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Low Tech, Grande Transformation – Entretien avec Philippe Bihouix

Conçues sous contraintes de ressources, frugales en énergie : les low tech pourraient-elles être l’avenir des high tech ? Pour y parvenir, Philippe Bihouix, ingénieur et auteur du livre L’âge des low tech, vers une civilisation techniquement soutenable en appelle à une transformation multiple, à la fois économique, sociale, technique, organisationnelle, et culturelle. En amont des APIDays, nous l’avons rencontré pour comprendre pour quelles raisons les high tech nous font tant fantasmer et à quelles conditions pourrait advenir la grande transformation.

 

Bonjour Philippe. Vous avez écrit L’âge des low tech où vous mettez en lumière le mythe d’un techno-solutionnisme. Pourquoi aime-t-on autant la technologie et de quelles promesses est-elle porteuse ?

Philippe Bihouix. J’en distingue trois principales : la promesse d’abondance, la promesse techno-esclavagiste et la promesse transhumaniste. Ce sont les rêves qui hantent l’humanité depuis qu’elle réfléchit à elle-même.

La promesse d’abondance n’a toujours pas été honorée (on attend encore les voitures volantes, les fusées personnelles et les grille-pains nucléaires des années 50), mais force est de reconnaître que pour l’essentiel, les progrès de la technique ont toujours permis de faire face aux risques de pénuries de matières premières et de nourriture, même si cette abondance a toujours été très inégalement répartie géographiquement et socialement. A partir du 19ème siècle, l’humain a pu s’extraire pour la première fois de la limite purement « surfacique » liée à l’utilisation des produits animaux et végétaux  – avant le pétrole, les machines à vapeur étaient lubrifiées à l’huile de cachalot, ce qui n‘aurait pas pu durer bien longtemps ! Mais dès l’Antiquité grecque, les philosophes avaient appris à se méfier de l’abondance et à lui préférer la tempérance, conscients qu’ils étaient que le bonheur ne se trouve pas dans le toujours plus.

La promesse techno-esclavagiste est elle aussi bien vivace : aujourd’hui elle pourrait prendre la forme du revenu universel, de la possibilité de se consacrer à des missions sociales et citoyennes pendant que les robots travaillent pour nous. La libération du joug du travail pénible est une promesse qui existe depuis longtemps, déjà Aristote envisageait que les machines pourraient remplacer les esclaves ; et de fait, la machinisation a permis de réduire une partie de la pénibilité physique au travail.

Enfin, il y a la promesse de l’homme augmenté, du transhumanisme, de la recherche de l’immortalité, qui est inscrite dans tous les mythes de l’humanité : des dieux aux héros en passant par Frankenstein.

Il n’est donc ni étonnant ni nouveau que ces promesses technologiques fassent florès.

Néanmoins, nous pourrions dire qu’il y a deux nouveautés dans ces fantasmes immémoriaux. D’une part, les progrès exponentiels et la “loi” de Moore semblent autoriser tous les délires, comme ceux liés à la “singularité” ou l’intelligence artificielle dite “forte”. D’autre part, apparaissent des limites, des doutes, des contraintes liées à la saturation ou à la complexité. Par exemple, sur la question de la mobilité, l’humain veut aller toujours plus vite et plus loin. Ce qui pourrait, imagine-t-on, être exaucé demain avec Hyperloop qui promet de relier Paris et Marseille en trente-deux minutes. Admettons. Mais il faut déjà se rendre compte que, comme pour l’avion, le trajet de bout en bout sera beaucoup plus long, car il faudra rejoindre les points de départ, passer les filtres de contrôle… En outre, on observe que plus les transports sont performants, plus on accepte que son domicile soit éloigné de son travail, alors même que la majorité des gens aspirent à moins se déplacer, que la mobilité est de plus en plus vécue comme une contrainte. C’est ce que l’on appelle l’effet rebond, c’est-à-dire la réduction voire l’annulation des économies unitaires par une augmentation des volumes, liée aux modifications de comportement.

La fin de l’esclavagisme humain sous toutes les formes qu’il peut recouvrir et l’avènement d’une ère où les machines effectuent les tâches à faible valeur ajoutée là où les hommes et les femmes se consacrent à des activités sociales, créatives et intellectuelles : est-ce que cela vous semble être un scénario viable ?

Ce fantasme est confronté aux mêmes limites que la promesse d’abondance : si l’on devait remplacer le travail humain par une harde de machines et de logiciels, la dépense en matières premières et en énergie ne serait pas soutenable sur le moyen terme.

En effet, l’augmentation de la productivité (par la mécanisation, puis l’automation, l’informatisation et maintenant l’intelligence artificielle) implique de consommer davantage de ressources. Il faut aujourd’hui réfléchir à comment arbitrer différemment entre ressources et travail humain au lieu de « machiniser » à tout-va.  La destruction créatrice Schumpétérienne ne fonctionne plus : les employés d’agences bancaires ne deviendront pas tous pilotes de drones, concepteurs de robots ou experts en data mining et marketing digital. En fait, nous sommes dans un système qui encourage le remplacement du travail humain par des ressources en matière et en énergie, alors même que celles-ci se raréfient, tandis que l’offre de travail humain devient surabondante. Notons aussi que les emplois créés par la high-tech, je pense par exemple aux employés d’Amazon, ne sont pas toujours particulièrement riches et épanouissants.

J’appelle de mes vœux un autre imaginaire, celui d’un monde post-croissance, plus sobre dans la consommation, mais riche et épanouissant en emplois et en activités. On observe aujourd’hui une multitude d’innovations dans les comportements, d’expérimentations, de réflexions territoriales, d’évolutions culturelles : le zéro déchet, la lutte contre l’obsolescence programmée, les repair cafés ou les recycleries-ressourceries, les circuits courts, les AMAPs, le renouveau de l’artisanat, l’émergence “d’éco-industries locales”, l’agroforesterie ou la permaculture, etc .

Nous sommes dans un système qui encourage le remplacement du travail humain par des ressources en matière et en énergie, alors même que celles-ci se raréfient, tandis que l’offre de travail humain devient surabondante.

Ce qu’on lit entre les lignes c’est que l’on ne peut se dispenser d’une réflexion systémique et que la transformation à mener est complexe. Quelles seraient pour vous les actions à mener, de manière urgente?

La transformation doit être multiple, à la fois économique, sociale, technique, organisationnelle, culturelle… je pense qu’il faut un accompagnement, un encouragement de l’Etat, des collectivités territoriales, des organismes publics, qui peut passer par le pouvoir prescripteur, via les achats publics, mais aussi par le pouvoir fiscal et réglementaire.

Pourquoi remplace-t-on aujourd’hui le travail humain par des machines ? Pourquoi privilégie-t-on cette forme de productivité ? Parce qu’on a assis l’ensemble des cotisations sociales sur le travail humain et que les entreprises et les administrations, qui agissent de manière rationnelle, sont guidées par le gain économique ou la recherche d’efficacité. Si l’on se mettait à taxer le carbone, les énergies et les ressources, le calcul économique des entreprises serait tout autre et cela deviendrait “mécaniquement” moins intéressant de remplacer le travail humain par de l’énergie et des machines. Il faut donc agir sur la fiscalité.

Ensuite, il y a la réglementation, le pouvoir normatif, qui peut éventuellement prendre la forme de certaines obligations, voire d’interdictions. Pensons par exemple à la taille des véhicules qui ne cesse d’augmenter – alors qu’on peut au contraire baisser leur poids et leur vitesse, et générer des économies d’énergie très importantes. La lutte contre l’obsolescence programmée n’est pas évidente, mais on peut sans doute imposer aux fabricants des durées de vie minimum des produits, des conditions de reprise, une nécessité de concevoir des produits plus modulaires, plus simples à réparer et à démonter. D’autres effets seront encore plus difficiles à contrer, comme l’obsolescence systémique (pensons à la course à la puissance entre hardware et software) ou l’obsolescence marketing et esthétique dans la mode ou la high-tech, où le consommateur porte aussi sa part de responsabilité.

Il y a donc une question culturelle à résoudre, notre problème de rivalité mimétique, qui nous pousse à la consommation ostentatoire. En remettant à jour la pensée de l’économiste Thorstein Veblen, Hervé Kempf  explique bien dans « Comment les riches détruisent la planète » comment le mode de vie des plus aisés influence et “ruisselle” sur l’ensemble de la société, et à quel point inégalités sociales et crise écologiques sont intimement liées.

Il n’y a pas une solution parfaite pour résoudre la crise environnementale, il faut expérimenter des choses, car l’avenir durable sera multiforme.

Si l’on se mettait à taxer le carbone, les énergies et les ressources, le calcul économique des entreprises serait tout autre et cela deviendrait “mécaniquement” moins intéressant de remplacer le travail humain par de l’énergie et des machines. Il faut donc agir sur la fiscalité.

Métaux, énergie : combien de temps nous reste-t-il avec le modèle actuel ?

C’est très difficile de faire une prédiction, il existe une soixantaine de métaux différents, qui sont extraits de mines qui sont polymétalliques avec des interactions géologiques et économiques. Par exemple, on va pouvoir continuer à exploiter une mine de cuivre à faible teneur parce qu’on y trouve un peu d’or et d’argent, qui contribuent à sa rentabilité.

Un autre élément à prendre en compte, qui n’existe pas pour le pétrole et le gaz, c’est notre capacité à recycler. Une partie des métaux emblématiques des high-tech comme l’indium, le gallium ou les terres rares sont aujourd’hui recyclés à moins de 1%. Passer à un taux de recyclage de 90 %, par exemple, multiplierait les réserves par dix ! S’il y a des tensions sur tel ou tel métal, le prix monte et pousse à trouver des solutions de recyclage… qui permet donc de repousser l’échéance. A l’inverse, le taux de croissance de la consommation (proprement incroyable ces dernières décennies pour tous les métaux) est aussi un paramètre important.

Est-on en mesure de prédire les premiers goulots d’étranglement ?

Pour cela, il y a plusieurs composantes à prendre en compte : la rareté géologique de départ, notre capacité à recycler (plus les produits sont complexes, plus les métaux sont mélangés et utilisés en petite quantité, plus le recyclage en est difficile) et l’existence d’options de substitution. Depuis le 19e siècle, on a pu observer que lorsqu’il y a des risques de pénuries, les ingénieurs et les chercheurs se démènent pour trouver des alternatives.

À la croisée de ces trois critères, on trouve l’étain qui sert à faire des soudures, y compris électroniques. À ce jour, la seule alternative technologique est le plomb, qui présente un inconvénient sanitaire et environnemental majeur. On trouve aussi l’argent qui est très utilisé notamment en électronique et en chimie, et dont les réserves ne sont pas fabuleuses, ou le cobalt, utilisé dans la plupart des batteries au lithium, dont l’exploitation dépend essentiellement des mines de cuivre et de nickel. Nos choix industriels auront beaucoup d’impact (la voiture électrique se généralisera-t-elle ?), il peut aussi se poser des questions d’ordre géopolitique, comme dans le cas du lithium en Amérique du Sud ou des terres rares en Chine.

Quel est le niveau de conscience aujourd’hui sur les coûts énergétiques cachés du numérique ? Les GAFAM sont-ils identifiés comme contributeurs à la crise écologique ?

Aujourd’hui, 10% de la consommation électrique mondiale est liée au numérique et cela commence à se voir et à se savoir.

À l’exception Amazon, les géants se sont tous plus ou moins lancés dans des programmes « green » avec la volonté d’une part d’optimiser la consommation des data centers, par exemple en les installant dans les pays froids, en modifiant leur architecture et leur température de fonctionnement, d’autre part de soutenir des programmes d’énergies renouvelables plutôt que de brûler du charbon. Il y a donc une petite prise de conscience mais disons poliment qu’on frise le greenwashing car l’effet rebond est tel que la consommation énergétique globale continue à croître fortement.

Mais l’électricité n’est qu’une des composantes environnementales. Sur la question des déchets, par exemple, on est encore très mauvais et l’on se met des œillères. En 2018, on se débarrasse de la majorité de nos déchets électroniques en les envoyant en Afrique de l’Ouest, au Pakistan, en Inde et en Chine, où ils intoxiquent les populations, les sols, les nappes phréatiques.

Enfin, il y a le processus de fabrication qui n’est pas neutre. On est bien loin de l’image du technicien en blouse blanche. Par exemple, pour fabriquer, purifier et graver le silicium, il faut utiliser de nombreux produits chimiques nocifs qui sont plus ou moins bien filtrés en sortie des usines.

Aujourd’hui, 10% de la consommation électrique mondiale est liée au numérique et cela commence à se voir et à se savoir.

Pour réguler les frasques environnementales du numérique, est-ce à l’État d’intervenir ?

Le numérique est une des économies les plus complexes et mondialisées. Imaginons qu’on envisage une taxe sur les data centers : les données se transportant facilement, elles s’enfuiront immédiatement dans d’autres pays, générant un effet négatif d’augmentation du trafic !

Sur la question des terminaux, on pourrait tenter d’imposer aux fabricants de les louer plutôt que de les vendre…. Mais sans garantie que ça réduise le rythme de renouvellement des modèles, et les consommateurs pourraient toujours aller en avion low cost à Dubaï acheter le dernier smartphone, en bénéficiant même d’une TVA moins importante….

Bref, pas simple… Mais je verrais au moins deux pistes, avant même de tenter une voie législative ou réglementaire hasardeuse.

D’abord l’exemplarité. Faut-il forcément, partout et tout le temps, encourager l’usage du numérique, sous prétexte de modernité ? Pensons au plan numérique à l’école. Alors qu’aucune étude n’a pu démontrer qu’on apprenait mieux par le biais des outils digitaux, alors que de nombreuses expérimentations non numériques ont fait leurs preuves, fallait-il lancer un plan numérique à grand renfort de millions de tablettes et ordinateurs, de cahiers de texte prétendûment “dématérialisés” (en fait sagement stockés en data center), bousculer coûte-que-coûte l’approche pédagogique dans l’ensemble des matières, et demander à nos enfants de maîtriser Powerpoint et Scratch avant leur langue maternelle ?

Ensuite le soutien à l’innovation. Si vous voulez obtenir des fonds publics pour démarrer une activité, mieux vaut présenter un projet high-tech et numérique qu’un atelier de réparation de vélos ! Et pourtant, par euro d’argent public dépensé en subvention, le low tech est bien plus riche en emploi. Et La France doit-elle devenir coûte que coûte une “start-up nation”, ou un pays où il fait bon vivre ?

Si vous voulez obtenir des fonds publics pour démarrer une activité, mieux vaut présenter un projet high-tech et numérique qu’un atelier de réparation de vélos ! Et pourtant, par euro d’argent public dépensé en subvention, le low tech est bien plus riche en emploi.

Est-ce alors au consommateur d’agir ? Comment peut-on basculer d’une économie de l’offre à une économie de la demande ? Par exemple, les Google Home se sont beaucoup vendus alors qu’ils ne répondaient apparemment à aucune demande existante.

Cela commence effectivement par la prise de conscience que nous vivons dans une économie de l’offre. Le consom’acteur est un fantasme. Si je réclame un yaourt au lait de chèvre bio et à la myrtille des bois, me sera-t-il fourni ? La réponse est non, à moins que les fabricants ne l’aient décidé. Sinon le consommateur prend ce qu’il y a dans le rayon, et son pouvoir se limite à la longueur du linéaire.

Le consom’acteur est un fantasme.

Cette logique est poussée à l’extrême dans le numérique. La curiosité et la tendance à un comportement moutonnier de l’humain font que nous adoptons facilement la nouveauté qui nous est poussée. Et la technologie est un fait social total : quand 10% des gens sont équipés d’un téléphone portable, c’est facile de ne pas en avoir. En revanche, quand 90% des gens le sont, cela devient plus difficile de résister, et même de trouver un travail.

De plus, nous vivons une période où certaines personnes et institutions ont trop d’argent – la création monétaire va plus vite que l’économie réelle – et sont à la recherche de moyens de le faire fructifier. Prêter à la Suisse ou à l’Allemagne, c’est une option, mais à taux négatif, ce n’est pas très attrayant. En revanche, toute promesse de croissance future dans les start-up numériques va attirer les capitaux, alors même que les projets portés sont parfois d’une absurdité totale. Il suffit de regarder les compte-rendus du dernier Consumer Electronic Show pour s’en convaincre.

Distributeur de croquettes pour chat avec reconnaissance faciale

Après le frigidaire connecté qui semble n’avoir conquis personne, on nous propose  le distributeur automatique de croquettes pour chat avec reconnaissance faciale pour ne pas nourrir tous les chats du quartier, ou la bouteille d’eau connectée qui vérifie que vous vous êtes suffisamment hydraté(e), au cas où vous auriez oublié d’avoir soif. C’est absurde mais ces objets se fabriquent et se vendent . En outre, le distributeur de croquettes est emblématique du remplacement du travail humain par la technologie : c’est furieusement utile quand vous voulez partir en vacances et que vous n’avez pas établi de lien social avec le voisin qui aurait pu nourrir le chat à votre place. Pour éviter un travail humain, rémunéré ou non, on fait appel à la technologie.

Nous vivons un moment étrange de dissonance cognitive où se mêle à la fois beaucoup d’enthousiasme et de frustration. Il y a une véritable tension entre d’un côté notre capacité à appréhender les choses, à constater et comprendre l’impact de notre consommation et de l’autre notre incapacité à faire bouger les lignes et les pratiques, parce que nous sommes tous enchâssé dans un système professionnel et économique qui ne permet pas de prendre des risques, de sortir du modèle dominant. Le business n’a jamais été aussi puissant, et nous n’avons jamais vécu dans un monde aussi peureux, même si on y encense l’innovation.