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Une nouvelle ère pour la démocratie locale ? Rencontre avec les élus de Saillans

Baskets, jean, tee-shirt, barbe de trois jours et lunettes de designer, Vincent Beillard et Joachim Hirschler n’ont pas vraiment la bonhomie balzacienne des petits notables de campagne. Le premier est maire de Saillans, le second est adjoint. Réservés dans les formes, le propos humble mais le verbe aiguisé. Nous les retrouvons sous les voûtes de la Marguerite Rouge, le bar des associations de Viviers, village d’Ardèche assis sur les rives du Rhône. De l’autre côté du fleuve, c’est la Drôme. Là-bas, lors des élections municipales de 2014, des habitants de Saillans ont présenté une liste collégiale en proposant une nouvelle façon de vivre la démocratie locale, et ils ont gagné. Trois ans plus tard, ils nous racontent leur histoire, leurs réussites, leurs échecs et leurs projets. Morceaux choisis.

SUR LA GENESE

Jochim Hirschler. En  2011, l’ancien maire s’est dit “tiens, on va faire comme des milliers d’autres communes, on va tuer notre centre-ville et faire un gros supermarché de misère sur la nationale avec des caissières mal payées.” On est 1200 habitants à Saillans et l’ancien maire nous voyait comme une métropole. Seulement voilà, on a une population assez revendicative. Donc pour résumer, on a créé une association d’habitants pour empêcher le projet et sauver nos commerces. Ensuite on a fait une manifestation avec 300 personnes, et on a écrit aux promoteurs pour leur dire que s’ils venaient, on allait les emmerder tous les jours. Pour eux, le jeu n’en valait pas la chandelle, alors ils ont abandonné.

Deux ans plus tard, il y avait les élections municipales. Une équipe de l’association travaillait sur les méthodes d’éducation populaire, et la façon dont on pourrait mieux impliquer la population. L’idée est venue de poser la question aux habitants : que voulez-vous faire pour le village ? Dans tous les domaines : social, emploi, éducation, environnement. On n’avait pas encore de projet de liste à cette époque, mais on voulait organiser une nouvelle forme de participation. Lors de la première réunion, 120 personnes se sont présentées. On était vraiment surpris de voir autant de monde pour un si petit village. A la fac, j’avais fait un peu de politique. Quand on était dix, on était contents.

Tout de suite, nous avons organisé les débats autour de six ou sept de thématiques que nous avons conservées jusqu’à aujourd’hui. Au fur et à mesure, les listes de personnes engagées se sont structurées et puis la question s’est posée de s’engager dans les élections municipales. Ca nous faisait rire parce qu’on n’avait l’air de rien à côté du maire en costume cravate dans sa petite Mercedes. Il était conseiller général, vice président de ceci cela, et avait une liste d’attributions longue comme le bras. Nous on était juste des pères et des mères de famille, des citoyens normaux. En plus, il parait que classiquement, on manque de monde pour créer une liste paritaire. Nous, on avait plus femmes que d’hommes, et on était trop nombreux.

La question s’est finalement posée de savoir qui serait le maire si on gagnait. C’est important de comprendre que la liste ne s’est pas constituée autour d’une personne ou d’un leader charismatique, mais autour d’un projet collectif. Quand on a proposé Vincent, il n’était pas là. Il a appris qu’on l’avait désigné par SMS. Au mois de mars, on a fait 57 % lors des élections. Ca nous a vraiment surpris, l’ancien maire aussi. La campagne nous avait coûté 1 500 euros et depuis trois ans et demi, on est conseillers municipaux et Vincent a le « job »de maire.

C’est important de comprendre que la liste ne s’est pas constituée autour d’une personne ou d’un leader charismatique, mais autour d’un projet collectif.

SUR LES PILIERS IDÉOLOGIQUES DU PROJET

JH. On a été une bonne quarantaine de personnes à vraiment nous impliquer puis à faire campagne. Rapidement, trois piliers sont ressortis :

  1. La transparence

D’abord, on voulait mettre de la transparence et de la véritable information dans le projet. On voulait à tout prix en finir avec le bulletin municipal typique où il n’y a que des photos du maire qui inaugure chacune de ses réalisations. On voulait aller sur du fond, sur les projets en cours, et les échecs aussi. Très peu d’élus communiquent sur les échecs, car ils ont trop peur de cela. Or il n’y a pas de démocratie sans véritable information.

  1. La participation

Le second pilier c’était la participation. Comment faire participer les citoyens au maximum à la vie de la commune ? Dans notre charte, on a inscrit que si nous étions élus, il serait de notre responsabilité de tout mettre en oeuvre pour permettre la participation citoyenne et de toujours l’améliorer.

  1. La gouvernance

Le troisième pilier enfin, c’était de travailler sur la gouvernance.On s’est donc procuré le vade mecum d’une mairie pour comprendre son fonctionnement et les obligations légales.  Le document est une sorte de “ La Mairie pour les nuls ” assez indigeste,  alors certains l’ont décortiqué, synthétisé, et nous avons créé un groupe de travail pour organiser un nouveau fonctionnement collégial, complètement différent d’un système traditionnel. Au fond, la seule obligation qui demeure est d’avoir un maire et un premier adjoint.

En revanche, la question des indemnités des conseillers municipaux est un sujet compliqué qui n’est toujours pas réglé par la préfecture qui nous a retoqués. Pour nous, tout le monde touche des indemnités en reconnaissance de son travail. Or habituellement, seuls le maire et ses adjoints sont rétribués. Les autres n’ont rien donc en général, ils s’éloignent de la vie politique et ne viennent au conseil municipal que pour voter ce qu’on leur dit pour avoir le quorum

 Très peu d’élus communiquent sur les échecs car ils ont trop peur de cela. Or il n’y a pas de démocratie sans véritable information.

SUR LE FONCTIONNEMENT DE LA MAIRIE

Vincent Beillard. On travaille en binôme ou trinôme d’élus sur chaque compétence pour éviter la prise de pouvoir, permettre une continuité en cas d’absence, et toujours avoir un débat, à minima par compétence.  Toutes les décisions sont prises le jeudi soir en comité de pilotage public où toutes les questions de la commune sont abordées et débattues librement. Le public peut participer à tout moment et prendre la parole. Si on n’arrive pas à avoir de consensus, on vote parfois, on pose la question autour de nous ou l’on remet à plus tard. A vrai dire, sur ce point on tâtonne encore…

JH. Il faut bien avoir en tête que c’est vraiment de l’expérimentation. Dans une mairie classique, il y a un maire et quelques adjoints qui font leur tambouille entre eux. Je suis un peu brutal en disant ça, mais un conseil municipal traditionnel, c’est du théâtre. Les gens votent, mais les décisions ont déjà été prises. Même si les citoyens ont le droit d’y assister, il n’y a rien à dire. De toute façon, il est déjà trop tard. Nous, on a décidé de faire le contraire en se réunissant pour discuter ensemble de tous les sujets pertinents pour la commune et prendre les décisions sur la place publique.

 Je suis un peu brutal en disant ça, mais un conseil municipal traditionnel, c’est du théâtre.

VB. D’autre part, les projets ne viennent pas des élus, mais de commissions thématiques que l’on réunit chaque année et où tous les habitants peuvent venir et proposer les sujets qui leur semblent importants.  Ils font alors un bilan des années passées et des propositions pour l’année à venir. Ensuite, ceux qui le souhaitent forment un Groupe d’Action Projet. C’est comme ça qu’on décide les grands axes des sujets à travailler pendant l’année.

SUR L’OPPOSITION

VB. On a été vraiment très naïfs. Au début, on ne s’attendait même pas à avoir une opposition.  On s’est dit qu’avec de la transparence, de la participation et de la collégialité, il n’y aurait plus aucun problème. Quand on parlait de bienveillance, c’était vraiment sincère. Mais on s’est quand même pris un retour de porte dans la figure. Il y a vraiment des gens qui veulent un chef pour savoir où on va, quelles décisions sont prises, et quelle est la vision.

Les premiers mois, une partie de l’opposition venait, se mettait au fond de la salle et papotait en nous filmant. On leur a donc ré-expliqué le cadre, en les invitant à travailler avec nous en respectant les règles:  écouter, se taire, lever la main pour demander la parole… Quant à la caméra, nous n’avions rien à cacher, mais ils pouvaient demander l’autorisation.

Malgré cela, certains voulaient quand même nous donner des leçons de morale au lieu de parler des projets sur lesquels nous devions travailler. Ils ont été priés de garder leur opinion pour plus tard et au bout de quelques mois, ils ne venaient plus. Depuis, il n’y a plus vraiment d’opposition.

Quant à l’ancien maire, on lui avait proposé d’intégrer les comités de pilotage, mais il a refusé. S’il n’était pas en haut de la pyramide, cela n’avait plus aucun intérêt pour lui.

SUR LA PARTICIPATION CITOYENNE

JH. Parfois, on a des décisions désagréables à prendre. Par exemple, l’extinction nocturne des lampadaires. C’était mon premier sujet en tant qu’adjoint. Dans un groupe action projet, une quinzaine de personnes ont travaillé sur les horaires qui leur convenaient le mieux. Ils ont fait une matrice très compliquée en fonction des saisons, des jours de la semaine, et des vacances et nous l’avons appliquée. Au bout de douze mois, nous avons dû modifier ce qui n’allait pas et adapter les horaires. C’est un système ouvert. Ce qui est intéressant dans tout ça, c’est que cette méthode de prise de décision prend beaucoup plus de temps qu’une autorité unilatérale. Mais l’avantage est que c’est une décision portée par les autres. C’est efficace, et si quelqu’un n’est pas content, je lui dis de venir à la prochaine réunion et que son opinion sera prise en compte.

SUR L’IMPLICATION DES JEUNES

JH. On n’a presque pas de jeunes. Ils ne viennent pas. Pourtant ils sont nombreux dans le village, mais ils sont occupés par d’autres choses ou ça ne les intéresse pas. Les plus actifs ont plus de 55 ans. Donc on ne peut pas prétendre représenter tout le monde. Je suis un peu radical, mais si les gens ne viennent pas, nous on dit tant pis. On a mis tout en place : l’affichage, le site internet, la page Facebook…

VB. On a aussi fait un appel à projets sur le modèle des budgets participatifs. Sauf que chez nous tout est participatif. Et on leur a dit, si vous avez une idée, proposez là et demandez des votes. Mais d’une façon générale, c’est quand même compliqué.

SUR LE BURN-OUT

JH. La première année, on a fait 70 réunions publiques et un quart de la population est venue participer, preuve qu’il y avait une vraie demande. Au bout de trois ans, on avait fait 170 réunions entre les commissions et les groupes d’action-projet.

VB. Le problème c’est que publier de l’information, ça prend énormément de temps. Peut-être qu’on ne l’avait pas bien mesuré. Certains élus y ont passé soir et week-end, et se sont mis en congé maladie. On manque de moyens si on se compare à Grenoble par exemple.

JH. Il a fallu un an pour identifier ce problème. On a fait un week-end entre nous, les élus, avec des animateurs.  Ca nous a fait beaucoup de bien même s’il y a toujours des personnes qui ne supportent pas ce type de format. Ce n’est pas parce qu’on a la même majorité qu’on a la même façon de fonctionner. Il est certain qu’on n’a pas assez pris soin de nous et l’on a fait le deuil de certaines choses. On a aussi pris une chargée de mission grâce à une bourse de la Fondation de France, ce qui nous a permis de décharger les élus sur la documentation et de les libérer d’un poids.

Au bout de trois ans, on avait fait 170 réunions entre les commissions et les groupes d’action-projet.

SUR L’ESSAIMAGE ET LA POSSIBILITÉ DE PASSER À L’ÉCHELLE DANS D’AUTRES VILLES

JH. On est de plus en plus sollicités dans toute la France. Hélas, nous n’avons pas le temps d’y aller ni même parfois de répondre. On a reçu des centaines de sollicitations. En juin dernier, pendant une journée, plus d’une cinquantaine d’élus sont venus pour voir la façon dont on fonctionne. Dans le même temps, on a été invité à Montréal à une conférence internationale sur la démocratie participative. J’ai appris qu’à La Paz, pendant onze ans, il y a eu des changements radicaux au plus près des habitants. A Metz, Grenoble, Rennes, il se passe aussi des choses. Nous ne sommes ni les seuls ni un modèle à suivre. Ce qui marche c’est la transparence et la collégialité.

Nous ne sommes ni les seuls ni un modèle à suivre. Ce qui marche c’est la transparence et la collégialité.

SUR LES OUTILS NUMÉRIQUES

VB. On a pensé à avoir une application par exemple. Mais ici parfois les gens refusent même d’avoir une adresse email. Or il faut comprendre que plus on a de supports, plus c’est fatigant.

D’autre part, nous sommes une petite commune qui n’est pas très étendue,  donc l’un des meilleurs outils reste d’aller au marché le dimanche matin en proposant aux citoyens une autre manière de participer, cela parle à beaucoup de gens et on les tient informés ainsi.

De toute façon, tant que l’Etat ne mettra pas une identité électronique avec protection des données et anonymat, pour que les élus ne puissent pas savoir qui participe… Je pense que ce sera compliqué d’avoir une véritable participation citoyenne en ligne. En attendant, on a Facebook.

SUR LA VIE À SAILLANS AU BOUT DE TROIS ANS

JH. On n’était pas non plus dans la souffrance, mais on a un centre-ville de plus en plus dynamique. Depuis quelques mois, on a une vraie librairie qui a ouvert, c’est rare pour un village ! Elle a été financée grâce à du crowdfunding parce que les banques ne voulaient pas lui prêter d’argent. On a aussi un magasin de producteurs locaux qui a ouvert depuis quelques mois. Cela étant, on vit bien mais on ne peut pas dire que le mérite nous revient même si tout cela surfe sur la dynamique.

VB. Il y a aussi les néos et les anciens. Et les anciens se sentent parfois un peu dépossédés de leur village. Avant il n’y avait que des agriculteurs par ici, et là il n’y a jamais eu autant de BAC +3 dans le village alors qu’il n’y a pas de boulot à Saillans, mais il y a deux espaces de coworking. Cela met un peu de pression sur l’immobilier.

SUR LE RÔLE DU MAIRE ET LE CLIENTÉLISME

VB. Techniquement le maire a tous les pouvoirs qu’il délègue ensuite. Aujourd’hui, il y a trois niveaux de rémunération en fonction de l’investissement des uns et des autres. Au final, la seule différence c’est que le maire peut aller au pénal. Sinon, nous sommes tous égaux.

Mais pour les habitants, il y a malgré tout souvent un besoin d’incarnation. C’était difficile pour moi. Il ne faut pas oublier que pour certaines personnes, l’autorité est fondamentale. Dans leur représentation,  il y a le maire, le préfet, et le président de la République. Sans me travestir, je dois quand même incarner parfois cette autorité dans les cérémonies. Alors quand je mets une veste, certains disent que je sais faire la part des choses en fonction de la situation.

D’autre part, les gens sont tellement habitués qu’ils continuent à écrire à monsieur le maire pour le rencontrer… alors qu’on est un binôme. Et puis il y a quelques grandes gueules qui sont habituées au clientélisme pour gérer un problème de piscine ou pour faire sauter un PV. Mais ça ne marche pas. Ceux-là sont tellement sûrs de leur petit pouvoir de notable qu’ils pensent qu’ils ont des passe-droits, et en fin de compte, ils payent leurs amendes comme tout le monde, sauf que ça leur prend plus de temps. Ceux-là sont vraiment déstabilisés.

Mais pour les habitants, il y a malgré tout souvent un besoin d’incarnation. C’était difficile pour moi. Il ne faut pas oublier que pour certaines personnes, l’autorité est fondamentale.

SUR L’INTERCOMMUNALITE

JH. Au début, ils nous prenaient pour des allumés. On est la troisième plus grosse commune et on aurait dû avoir un poste de vice-président ou équivalent, mais on en a été exclu. Alors que l’ancien maire qui était dans l’opposition a été élu. Le vrai problème de l’intercommunalité c’est que ce n’est pas du tout démocratique. Sur les économies d’échelle et le rapport à l’efficience, c’est très bien. Mais pourquoi avoir remis un système pyramidal sans élection au suffrage universel. Résultat, ce ne sont que des enjeux politiques de bas étage où chacun veut conserver son poste ou prendre celui de l’autre. Pour donner un exemple, je n’ai pas eu le droit de montrer aux habitants de Saillans les dossiers de l’intercommunalité sur les projets d’énergie. On m’a dit “Surtout pas ! Les informations ne sont pas là pour les habitants.” Alors que pour moi, c’était naturel de les leur partager. Bref, on est encore le petit village gaulois.