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Un territoire, ça se mérite – Entretien avec Wael Sghaier

Dans La Curée, Emile Zola écrivait “Etre pauvre à Paris, c’est être pauvre deux fois”. A cette époque, le baron Haussmann dessinait un Paris de l’esthétique, de l’hygiène et de la sécurité, excluant de facto les pauvres de ses faubourgs. Aujourd’hui, Wael Sghaier, explorateur du 93 et de l’urbain, défend un urbanisme citoyen, social et inclusif – pensé par les habitants, pour les habitants.

Vous avez grandi à Aulnay-sous-bois, vous avez sillonné la Seine-Saint-Denis… Selon vous, que révèlent les violences survenues à Bobigny sur le rapport des habitants à la puissance publique, notamment l’Etat et la police?

Wael Sghaier : J’étais moi-même à la manifestation en soutien à Théo L.. Ceux qui ont cassé étaient principalement des jeunes. Ils ont le sentiment d’être exclus, laissés pour compte et ils rejettent en bloc les institutions. Par méconnaissance des lois, de leurs droits mais aussi de leurs devoirs, par effet de masse et de foule, ils choisissent la violence comme moyen d’expression et de révolte.

J’identifie deux causes bien en amont de cette révolte: le manque d’éducation et un urbanisme inadapté. Le manque d’éducation, c’est d’abord un manque de moyens, aussi bien dans les primaires, les collèges que les lycées. Il faut savoir que lorsqu’un professeur est absent dans un établissement de Seine-Saint-Denis, il est très difficile de le remplacer. Aucun ministre ne s’est jamais vraiment saisi du problème, malgré de nombreuses revendications, comme ces parents d’élèves de Saint Denis qui campaient sur une friche urbaine rebaptisée “ministère des bonnets d’âne” pour demander le remplacement des professeurs. Ensuite, la ville est trop souvent pensée et organisée sans ses habitants, ignorant leurs besoins spécifiques. Or l’urbanisme façonne notre rapport à la ville et quand il n’associe pas les habitants, ceux-ci ne s’approprient pas leur territoire. Parce qu’ils n’y sont pas attachés, ils l’investissent mal ou peu.

L’urbanisme façonne notre rapport à la ville et quand il n’associe pas les habitants, ceux-ci ne s’approprient pas leur territoire

Vous dénoncez la construction de villes qui se fait loin des citoyens, sans prise en compte de leurs préoccupations. Avez-vous des exemples à citer?

W.S : Prenons Pantin. Le centre ville est devenu complètement aseptisé, en dépit de nombreuses revendications des Pantinois. Par exemple, l’Association Pantin Patrimoine s’est battue pour sauver Le bougnat – un café menacé de destruction pour construire des logements sociaux à la place. Mais ce que l’on ne dit pas, et ce que les habitant auront beaucoup de mal à savoir, c’est que ce ne sont pas que des logements sociaux ! Dans le lot, il y a certainement 30% de logements sociaux certes, mais aussi 30% d’accession à la propriété, 30% de loyers modérés et 10% de commerces.

Alors que ce café est déjà présent en bas de l’immeuble, on ne réfléchit pas avec. On fait table rase non seulement d’une certaine histoire de la ville (ce café a été fondé par les Auvergnats de Paris, immigrants installés à Paris à partir du XVIIe siècle) mais aussi d’un lieu de rencontres, très prisé des pantinois comme des pendulaires (même ceux d’Hermès, qui travaillent à côté!).

Vous défendez donc un urbanisme citoyen et social, pensé par et pour les habitants ?

W.S : Aujourd’hui, en matière d’urbanisme, on fait de fausses concertations. Il faut changer de démarche et véritablement associer les habitants, dans une logique de co-construction. Les initiatives de Plaine Commune, et l’ambition d’en faire un territoire contributif à horizon 2026,  sont intéressantes à cet égard. Finalement, les habitants s’investissent beaucoup dans ces projets pour peu qu’on leur donne envie de s’impliquer. Il suffit de donner l’exemple et ne pas avoir peur d’innover.

Pour un urbanisme authentiquement citoyen, il faut que les acteurs qui vivent vraiment sur le territoire soient en mesure de le créer et de le recréer. Je dis souvent aux jeunes à qui je donne des cours qu’il ne faut plus être footballeur ni journaliste ni star du cinéma: il faut être urbaniste! C’est le métier d’avenir pour réfléchir la ville de demain et ne plus la subir.

Il ne faut plus être footballeur ni journaliste ni star du cinéma: il faut être urbaniste! C’est le métier d’avenir pour réfléchir la ville de demain et ne plus la subir

Quels services clés identifiez vous pour rendre la ville plus agréable à vivre ? Quels sont les principaux leviers d’inclusion?

W.S : Un urbanisme inclusif et social, c’est avant-tout des espaces de rencontres et de vivre-ensemble. Par exemple, en plein coeur de la cité des 3000 à Aulnay-sous-bois, depuis 2007, il y a les Jardins du zéphyr: des parcelles de terrain aménagées en jardins, potagers… C’est tout bête mais avant, il n’y avait pas d’espace vert. Maintenant, les habitants disposent d’un lieu pour se rencontrer, échanger, créer des liens. A Aubervilliers, il y a aussi la Maladrerie: un éco-quartier avant-gardiste construit dans les années 80. Tout est végétalisé; tous les appartements sont différents et disposent d’un balcon.

Les infrastructures de transport sont également importantes parce que la mobilité, c’est ce qui fait le lien entre la ville, le territoire et ses habitants. Il y a un Pantin Nord et un Pantin Sud. Il y a aussi un Aulnay Nord et un Aulnay Sud. C’est symptomatique des villes en Seine-Saint-Denis: il y a un centre, un Sud, un Nord. Ce qui fait la délimitation, c’est souvent le métro, la gare. Mais au delà de façonner les territoires, les transports déterminent notre rapport à la ville et notre capacité à nous y inclure. Quand on habite dans la cité des Courtillères, par exemple, on est complètement enclavé, loin des services publics comme la mairie. Depuis Clichy-sous-bois, on met 1h40 pour aller à Paris. Là encore on est coupé du monde: du travail, de l’éducation, de la culture…

C’est symptomatique des villes en Seine-Saint-Denis: il y a un centre, un Sud, un Nord. Ce qui fait la délimitation, c’est souvent le métro, la gare

Justement, quel rôle joue la culture pour la construction du territoire et le quotidien des habitants ? Comment garantir son accès par tous ?

W.S : En Seine-Saint-Denis, on dispose d’un gros budget pour la culture: c’est d’ailleurs le seul à ne pas avoir été coupé. Toutes les pratiques artistiques sont mises en valeur. La programmation culturelle est là, le défi c’est de l’amener aux citoyens. C’est ce qu’essaie de faire le Théâtre de la Poudrerie à Sevran, en proposant une programmation directement chez l’habitant. Mais, en parallèle, il faudrait davantage d’actions culturelles et de sensibilisation dans les écoles. Bien que le 93 bénéficie d’une incroyable mixité sociale et d’autant de diversité musicale, les jeunes écoutent souvent un seul type de musique, du rap. Combien de fois ai-je entendu “La musique classique c’est pas pour nous”? Là aussi, il faut encourager l’ouverture d’esprit, mélanger les usages et ne pas avoir peur d’innover.

Avec Mon Incroyable 93, vous vous êtes glissé dans la peau d’un touriste en Seine-Saint-Denis. Qu’en avez-vous retiré?

W.S : Avec ce projet, j’ai décidé de redonner la parole aux habitants de Seine-Saint-Denis, de les écouter, précisément parce qu’on ne les écoute jamais. Et les gens ont tellement de choses à dire ! Je voulais dépasser la vision simpliste et négative du 93 véhiculée par les médias. Aujourd’hui, je réalise l’extrême richesse de ce département. En matière de tourisme, on peut tout faire en Seine-Saint-denis : parler d’histoire, de littérature, de musique, d’architecture… Par exemple, on peut marcher sur les traces de Victor Hugo et de Jean Valjean, entre Montfermeil et Chelles! Mais la plus grande richesse du département, comme le dit la Convention de Faro, ce sont ses habitants. J’ai exploré la Seine-Saint-Denis au travers des histoires racontées par ses habitants… et j’ai découvert des quotidiens exceptionnels!

Avec ce projet, j’ai décidé de redonner la parole aux habitants de Seine-Saint-Denis, de les écouter, précisément parce qu’on ne les écoute jamais. Et les gens ont tellement de choses à dire !

En fin de compte, ce que vous souhaitez, c’est que les habitants soient fiers de leur territoire?

W.S : En effet, je suis convaincu que le tourisme constitue un excellent moyen de valoriser le territoire et, par là même, ses habitants. Mais un territoire, ça se mérite, et surtout la Seine-Saint-Denis. Il faut s’y confronter pour le comprendre et l’appréhender à sa juste valeur. Ma définition du tourisme, ce n’est pas consommer le territoire mais échanger et partager avec ses habitants. C’est donner pour recevoir. C’est rendre les habitants fiers de leur territoire et les encourager à s’y investir encore davantage.

 

Cet entretien a été réalisé dans le cadre du OuiShare Fest 2017 qui aura lieu du 5 au 7 juillet à Pantin sur le thème « Cités de tous les pays, unissez-vous !« . Il est le fruit d’un travail d’équipe avec Solène Manouvrier.


Communiquant de formation, explorateur dans l’âme, Wael Sghaier s’est lancé dans Mon Incroyable 93 en 2014, partant à la découverte du potentiel touristique de la Seine-Saint-Denis. Depuis, son attachement au territoire ne l’a pas quitté. Chargé de communication pour le réseau MAAD93 – réseau des musiques actuelles de Seine-Saint-Denis – puis journaliste indépendant, il vient d’intégrer le Medialab93, un incubateur des médias et des créatifs urbains basé en Seine-Saint-Denis.

 


Image à la une : Les Magasins généraux (Pantin – 93) avant leur réhabilitation, qui accueilleront le OuiShare Fest du 5 au 7 juillet prochain.