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Avec TheDAO, la Blockchain passe de la crypto-monnaie à la crypto-equity

Plus de 100 millions d’euros levés en 2 semaines par un fonds d’investissement décentralisé fonctionnant sur Blockchain, ça donne le vertige. Entre crowdfunding, fonds d’investissement et organisations décentralisées : décrypt(o)age.

A l’heure où j’écris ces lignes, la crowdsale de TheDAO approche des 12 millions d’ether (environ 110 millions d’euros) et vient, deux semaines à peine après son lancement, de battre le record de la plus grosse campagne de financement participatif de l’histoire. Il s’agit d’un modèle inédit : le financement en crypto-equity crowdfunding de la toute première DAO (organisation décentralisée autonome) de la Blockchain Ethereum.

Si vous n’avez rien compris au paragraphe précédent, c’est normal. Alors, reprenons tout depuis le début.

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L’état de la crowdsale de TheDAO mardi 17 mai matin: $122 millions

Etienne DAO ?

Petit rappel pour les non-initiés : la Blockchain est une technologie qui permet d’échanger de la valeur en pair-à-pair, sans intermédiaire pour valider les transactions. Concrètement: il s’agit d’une base de données décentralisée et infalsifiable, qui permet d’exécuter des logiciels sans avoir recours à un serveur central. Si la monnaie électronique Bitcoin en est l’exemple historique, le projet Ethereum permet aujourd’hui d’exécuter n’importe quelle application décentralisée sur sa Blockchain.

Une DAO — Decentralized Autonomous Organization — est une organisation dont les règles de gouvernance sont transparentes et inviolables, car leur application est automatisées par un logiciel s’éxécutant sur la Blockchain Ethereum. Il s’agit d’un type particulier d’application décentralisée possédant des fonds propres, dont l’utilisation est décidée collectivement par l’ensemble de ses contributeurs.

Et TheDAO constitue la première expérimentation d’envergure de cette nouvelle forme d’organisation, initiée par la startup Slock.it qui développe un système décentralisé pour l’économie du partage à base d’objets connectés et de Smart Contracts. Il s’agit d’un modèle de DAO assez simple qu’on pourrait décrire comme un fonds d’investissement participatif.

Son fonctionnement est le suivant:

  • TheDAO émet des tokens qu’elle vend lors de sa crowdsale (en cours) contre de l’ether — la crypto-monnaie Ethereum, qui peut être échangée contre des bitcoins ou des euros
  • Les détenteurs de tokens devient en quelque sorte détenteurs de crypto-equity au sein de TheDAO et votent sur les investissements qui lui sont proposés par des prestataires (Contractors) — par exemple, dans le projet de Slock.it, ou celui de Mobotiq, un véhicule autonome connecté
  • Les bénéfices générés sont reversés aux “crypto-actionnaires” proportionnellement au nombre de tokens qu’ils possèdent
  • Les DAO tokens pourront être utilisés comme monnaie d’échange sur les services financés par TheDAO (ex: louer un appartement via Slock.it)

Pour une description plus détaillée du fonctionnement de TheDAO, je vous renvoie à cette bonne synthèse chez Blockchain France.

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visualisation de la relation entre TheDAO et ses “Contractors” (prestataires)

Le crypto-equity crowdfunding, un nouveau modèle de financement pour le software?

Fondamentalement, une crowdsale n’est rien d’autre qu’une campagne de crowdfunding basée sur une pré-vente de tokens. Il s’agit d’une grosse nouveauté dans le petit monde du crowdfunding, où les campagnes les plus impressionnantes sont généralement des pré-ventes de produits innovants, comme la montre Pebble Time ($20M) ou le Coolest Cooler ($13M), deux des plus grosses campagnes du site Kickstarter.

Ce modèle dit en “don avec contrepartie” fonctionne à merveille pour les startups hardware, mais s’est toujours transposé assez mal au software, où les contreparties sont de fait moins attractives … à l’exception notable du jeu vidéo, avec des cartons tels que Prison Architect ($19M) ou Star Citizen qui détenait jusqu’à présent le record la plus grosse campagne avec $113M . Le réseau social distribué Diaspora n’avait par exemple réussi à lever que $200K malgré un engouement plutôt significatif.

Parmi les autres modèles permettant de lever des fonds en crowdfunding, on peut citer le prêt (Lendopolis) ou l’equity (AnaxagoSmart Angels) qui sont cependant limités en montant par le cadre règlementaire : 1M€ en France2.5M€ en Allemagne2 à 5M€ en Espagne selon la nature de l’investisseur…

Le crypto-equity crowdfunding semble donc ouvrir une toute nouvelle catégorie de financement participatif, particulièrement adaptée au financement d’applications décentralisées, et permettant de lever des sommes comparables aux Series B ou C auprès de VC traditionnels. Et pour cause : l’achat en pré-vente d’une crypto-monnaie destinée à prendre de la valeur représente un incentive économique assez clair … et probablement un futur casse-tête règlementaire pour les autorités de régulation financière et de protection des consommateurs.

Le modèle n’est cependant pas nouveau, puisque plusieurs startups Blockchain y ont déjà eu recours, et figurent en bonne place dans la page Wikipédia des campagnes de crowdfunding les plus importantes: notamment Ethereum ($18M) et Augur ($5M), un marché prédictif décentralisé. Le concept de cryptoequity crowdfunding avait par ailleurs été initié par Swarm, un projet maintenant défunt qui avait tout de même réussi à attirer l’attention de The Economist il y a deux ans.

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$13M sur Kickstarter pour une glacière qui fait de la musique. Peut mieux faire, non ?

La DAO du futur sera-t-elle collaborative?

Le succès fulgurant de TheDAO ouvre probablement une nouvelle ère dans la courte histoire de la technologie Blockchain, qui n’en finit plus de faire couler de l’encre, et dans celle un peu plus longue et mouvementée de la finance et des monnaies électroniques.

Toutefois, il ne s’agit probablement que d’une première étape, tant le concept même de DAO est aujourd’hui encore très théorique, et laisse entrevoir des possibilités encore plus larges. Pour résumer très grossièrement (en espérant que les puristes me pardonnent les raccourcis) :

  • Bitcoin est une DAO dans laquelle un contributeur apporter de la puissance de calcul pour valider les transactions ;
  • Ethereum est une DAO dans laquelle un contributeur apporte de la puissance de calcul pour permette au réseau d’exécuter des applications décentralisées (Augur, Slockit, …);
  • TheDAO est une DAO dans laquelle un contributeur apporte un co-financement au fonds, puis participe aux décisions collectives d’investissements de TheDAO.

En généralisant ce principe, imaginons une organisation décentralisée dans laquelle la contribution puisse être non seulement quantitative (puissance de calcul, apport financier) mais aussi qualitative et “humaine”. Par exemple, prendre en charge pour la DAO des actions de communication, de vente, design, programmation, de gestion opérationnelle, ou simplement participer aux prises de décision collective.

En introduisant une couche sociale au-dessus de la couche algorithmique, on pourrait donc passer de la DAO à la DCO : Decentralized Collaborative Organization. Le protocole de la DCO est développé actuellement par la startup Backfeed, dont OuiShare a expérimenté une version alpha lors de la préparation de l’édition 2016 du OuiShare Fest, qui démarre ce mercredi. Avec la conviction que la confiance dans le code n’est peut-être pas encore prête à remplacer totalement la confiance dans l’humain … à suivre !

[disclaimer: je suis également “advisor” de Backfeed à titre personnel]