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La crise du capitalisme n’en est pas une

Accroissement des inégalités, réchauffement climatique, augmentation du chômage… Tout porte à croire que nous vivons une crise profonde de notre mode de création et de distribution de la richesse : le capitalisme. Dans ce contexte beaucoup se résignent à attendre le grand soir et regardent le spectacle d’une société à l’agonie. Pourtant…

Si nous sommes bien confrontés à une crise, peut-être n’est-ce pas tant celle du capitalisme que celle de sa critique.

“Souviens toi que le temps c’est de l’argent”(1)

Accroissement des inégalités, réchauffement climatique, augmentation du chômage. Nous avons là tous les marqueurs d’une accumulation qui s’accélère. Le capitalisme s’est rarement aussi bien porté. Et il est bien le seul, merci pour lui !

Comme le met en lumière Max Weber, le principe de base du capitalisme, c’est donc la logique d’accumulation, favorisée dans un premier temps par l’éthique protestante et l’ascèse (2) qu’elle prône, puis par la bien nommée valeur travail. Aujourd’hui la financiarisation de notre économie encourage encore et toujours ces logiques d’accumulation. La critique du capitalisme quant à elle, en est le contrepoids. Elle est censée promouvoir une forme de justice et juguler les inégalités au sein de nos sociétés. Cette critique doit garantir un équilibre entre justice et accumulation.

Les cycles ne tournent pas rond

Souvent, quand les temps sont durs, on va chercher des super-héros. Il y en a un que l’on croise régulièrement en ce moment : Schumpeter. Le phénomène de destruction créatrice va, une nouvelle fois, venir nous sauver. Nous verrons bientôt apparaître la tant attendue phase de création qui suit la destruction. Sauf que, dans les faits, l’écart entre la création de valeur (qui augmente) et la création d’emploi (qui diminue) n’en finit pas de se creuser.

Productivity_gap

Linnovation gap, ce décrochage entre productivité et création d’emploi, ne se referme pas. Selon Schumpeter, la première phase, la destruction, est liée au fait que l’on fasse la même chose, mais de manière plus efficace. Les gains de productivité jouent à plein régime. Avec le covoiturage, par exemple, on optimise les infrastructures existantes. La seconde phase doit, elle, faire émerger de nouvelles industries créatrices d’emplois. Et, ainsi, refermer ce fossé en mariant à nouveau productivité et emploi.

C’est une belle histoire. Sauf qu’aujourd’hui, on ne voit rien de tel. Selon le cabinet Roland Bergerentre 1980 et 2012, les gains de productivité ont représenté [en France] 64% des réductions d’emplois industriels, soit 1,4 millions d’emplois, loin devant les délocalisations ou le renforcement de la concurrence internationale”. Alors oui, il y a bien quelques pistes qui expliquent que ces nouvelles industries continuent à désespérément se faire attendre :

  • L’acculturation au numérique : tant que votre boucher ne sera pas acculturé au numérique, il ne pourra pas inventer le couteau connecté.
  • L’ère des robots qui remplacent les travailleurs par l’automatisation et l’algorithmisation. On voit de nouvelles industries émerger mais la création d’emplois (et la distribution de la valeur qui va avec) ne suit pas.
  • La différence entre innovation et R&D, nos centres de recherche ont plein de nouvelles technologies dans les cartons. Mais la technologie ne fait pas l’industrie. Il faut que ces nouvelles technologies aient des applications qui répondent à des besoins. Comment les intégrer à la société alors que les Steve Jobs se font rares par les temps qui courent ?
  • Le manque d’investissement dans l’appareil productif. Celui-ci devant s’adapter à une demande de plus en plus spécifique. Ici les logiques d’accumulation du capitalisme vont encourager des comportements court-termistes de la part des actionnaires et favoriser la distribution de dividendes. Ces capitaux sont ainsi détournés d’investissements long terme comme la R&D ou la mise en niveau de l’appareil productif.

Dans tous les cas, il s’agit là d’enjeux de long terme, alors que les transformations auxquelles nous avons affaire sont rapides, voire très rapides. Surtout, les logiques d’accumulation du capitalisme s’adaptent à cet innovation gap qui n’en finit plus.

Entre émancipation et asservissement

Le capitalisme est mouvant. Il va comme à son habitude s’immiscer dans des secteurs nouveaux. Pensez aux loisirs qui sont vite devenus des produits de consommation de masse. Il y a encore peu de temps, louer sa chambre à un inconnu quand on n’en avait pas besoin semblait incongru. Aujourd’hui, la marchandisation de l’espace privé est la dernière conquête du capitalisme. Cette nouvelle étape peut être vue comme émancipatrice par certains aspects et asservissante par d’autres. Émancipatrice : vous allez pouvoir dégager un revenu supplémentaire, celui-ci pouvant vous permettre de développer d’autres activités. Aliénante : le travail qui résulte de cette marchandisation est rarement épanouissant.

Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain : le capitalisme a permis le développement de nos sociétés et a significativement fait chuter la pauvreté. Jusqu’aux années 1990 le taux de pauvreté n’a cessé de décroître. De 1970 à 1990 nous sommes passés de 13,5% à 7,4% (3). Mais depuis 1990 le taux de pauvreté augmente et les inégalités explosent (4). Comment en sommes-nous arrivés là ?

Depuis les années 70 nous avons assisté à l‘affaiblissement de la critique du capitalisme (5). La gauche radicale d’abord qui n’a pas réussi a sortir de l’ornière : elle occupe aujourd’hui le terrain de cette critique d’une façon qui apparaît chaque jour plus archaïque. Du fait d’une carence dans le renouvellement de sa pensée. Mais également dans l’évolution de la population qui en faisait son vivier : la classe ouvrière. Elle représentait près de 40% des actifs en 1962, elle représente aujourd’hui à peine plus de 20%. (6) Les syndicats ensuite qui ont vu leur influence et leur pouvoir de représentativité chuter. La lutte des classes, terreau d’une critique de la gauche radicale ne semble plus faire recette, l’influence de ces instances ne fait que décroître.

Qui dit “Grand Soir”, dit gueule de bois

Je ne crois pas au “grand soir”, au renversement brutal du capitalisme. Si ce dernier a prouvé quelque chose ces dernières années, c’est bien son étonnante capacité à muter et à s’adapter à ses critiques. C’est ce que Luc Boltanski et Laurent Thévenot décrivent dans leurs travaux, “De la justification, les économies de la grandeur” (7). Le capitalisme va renouveler son “esprit” en réaction à la critique, mais les fondamentaux resteront les mêmes : l’accumulation basée sur la propriété privée.

Si le capitalisme mute en intégrant les éléments de ses critiques et en se renouvelant en permanence, le “grand soir” ne peut donner lieu qu’à une gueule de bois. La transformation du capitalisme ne peut être qu’un processus au long cours. Elle implique la transformation du régime de production par la construction d’alternatives, et implique surtout une évolution culturelle profonde.

La critique du capitalisme, amorce d’une transformation véritable

Le capitalisme a besoin de la critique comme l’oiseau a besoin de l’air pour voler, car il ne peut s’appuyer que sur ce qui résiste (8)

Dans le même temps, si le capitalisme intègre sa critique pour muter et s’adapter, construire une critique fondée et puissante est la seule démarche qui permettrait d’amorcer une transformation véritable.

A la suite de Boltanski et Thévenot, Boltanski et Chiapello, dans leur ouvrage Le nouvel esprit du capitalisme, identifient l’émergence d’un “nouvel esprit” du capitalisme bâti sur la critique des années 60 : “les qualités qui, dans ce nouvel esprit, sont des gages de réussite – l’autonomie, la spontanéité, la mobilité, la capacité rhizomatique, la pluri-compétence (par opposition à la spécialisation étroite de l’ancienne division du travail), la convivialité, l’ouverture aux autres et aux nouveautés, la disponibilité, la créativité, l’intuition visionnaire, la sensibilité aux différences, l’écoute par rapport au vécu et l’accueil des expériences multiples, l’attrait pour l’informel et la recherche de contacts interpersonnels – sont directement empruntés au répertoire de Mai 68.” (9)

Boltanski, Thévenot et consorts distinguent deux types de critique. La critique sociale d’une part qui regroupe l’ensemble des discours qui vont dénoncer l’asservissement de la force de travail par le capital et qui vont militer pour des contreparties : le terrain de jeu d’une bonne partie des syndicats – mis à part le syndicalisme révolutionnaire. On va ici “négocier avec le capitalisme” pour introduire des mécanismes garantissant une certaine forme de justice. La critique artiste d’autre part, qui prône un renversement des valeurs en sortant de la dichotomie consommateur / producteur. Ce n’est pas un hasard si le fétiche du Revenu Universel connaît aujourd’hui une cure de jouvence.

Le numérique, pour une part, est porteur d’une critique renouvelée. A la fois sur la forme avec de nouveaux leviers de mobilisation – tout le courant des civic tech notamment, mais également sur le fond en essayant de promouvoir de nouvelles formes de coopération. Voire, comme le propose Richard Sennett (10), de remplacer la solidarité par la coopération comme valeur fondamentale du projet politique de gauche. Mais le numérique, au sens large, brouille également les pistes, en faisant de la créativité, caractéristique de la critique artiste, un levier pour favoriser les logiques d’accumulation. On s’efforce ainsi d’industrialiser les processus créatifs au sein des entreprises.

Les critiques, qu’elles soient sociale ou artiste, semblent une nouvelle fois désarçonnées par la capacité d’appropriation du capitalisme. Dans le même temps, on peine à voir productivité et emploi se rapprocher, ce qui favorise les logiques d’accumulation et anesthésie tout velléité de combat sociaux effectifs.

Comme me l’a toujours dit mon grand-père : Le feu est un bon serviteur mais un mauvais maître. On pourrait dire la même chose du capitalisme

Dans ce contexte, productivité et création d’emplois sont en train de construire une relation à (longue) distance. Si l’innovation gap devient l’état durable d’une société post-numérique, il nous faut reconstruire la critique sur de nouveaux fondements, et mieux encore, faire preuve de créativité politique. Comme l’écrit Sébastien Broca, la critique de la propriétarisation de l’information – à travers notamment le développement de l’open source et de la remise en question du Digital Labor – pourraient bien être les premières pierres de cette critique renouvelée.

Il ne s’agit pas de changer le monde, il change quoique nous fassions. Il s’agit de faire pour que le monde ne continue pas à changer sans nous.


Notes:

  1. FRANKLIN Benjamin, Conseils nécessaires pour ceux qui voudraient être riches, 1736
  2. WEBER Max, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme
  3. La pauvreté progresse en France : http://www.inegalites.fr/spip.php?article270
  4. PIKETTY Thomas, Le capital au XXIème siècle
  5. BOLTANSKI Luc, CHIAPELLO Eve, Le nouvel esprit du capitalisme
  6. INSEE, “ 50 ans de mutations de l’emploi”, disponible en ligne : http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?ref_id=T12F041
  7. BOLTANSKI Luc, THEVENOT Laurent, De la justification, les économies de la grandeur
  8. «Sociologie générale», L’Année sociologique 1/2001 (Vol. 51), p.257-273, URL : www.cairn.info/revue-l-annee-sociologique-2001-1-page-257.htm.
  9. BOLTANSKI Luc, CHIAPELLO Eve, Le nouvel esprit du capitalisme
  10. SENNETT Richard, Ensemble : pour une éthique de la coopération