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L’entrepreneur, idole des temps modernes

Cet article est paru dans le numéro 15 du magazine Socialter

rsz_logo-socialterIls font régulièrement les couvertures des magazines et déplacent les foules à chacune de leurs interventions publiques : dans l’imaginaire collectif, les entrepreneurs sont les véritables stars de notre époque. Que révèle ce culte sur notre société ? 

Le 31 août 1935, le mineur soviétique Alekseï Stakhanov extrait 102 tonnes de charbon en six heures. C’est un véritable exploit : quatorze fois le rendement normal ! Encensé par la Pravda – le journal officiel du parti communiste – l’homme devient un véritable héros, un exemple que tous les travailleurs d’URSS sont fortement encouragés à suivre. Bien sûr, le surhomme Stakhanov n’est en fait qu’une création de toute pièce : son record, rendu possible grâce au travail de toute une équipe, a été minutieusement planifié en amont. Propagande d’un autre âge, n’est-ce pas ?

À chaque époque ses héros, à chaque idéologie, ses mythes fondateurs. N’êtes-vous jamais tombé, en parcourant la presse économique, sur la légende de Monsieur Jobs et de son fameux garage ? De cet enfant abandonné dont le destin était, par les seules forces de son génie et de son obstination, de révolutionner l’informatique grand public et de glisser un iPhone dans la poche de chaque habitant de la planète ? Vous a-t-on jamais fait miroiter les rêves prométhéens de Monsieur Musk, son futur fait de voyages hypersoniques et de conquêtes spatiales ? Ou vous a-t-on conté la vie de cet autre, personnage balzacien des temps modernes, qui s’est nourri de pâtes pendant cinq ans dans une chambre de bonne exiguë et a su résister aux assauts répétés des sinistres hordes de bureaucrates grâce à son feu intérieur – sa grande idée – pour finalement s’imposer comme l’un des hommes les plus riches et respectés du pays ? L’entrepreneur, héros de notre temps. Pourquoi cette figure exerce-t-elle sur nous une telle fascination ?

50 % marchand, 50 % inventeur, 100 % entrepreneur

Avant de nous livrer à ce petit essai de psychanalyse collective, commençons par le commencement : c’est quoi, un entrepreneur ?

Entrepreneur, n.m : 1°) chef d’entreprise 2°) chef d’entreprise spécialisé dans la construction, les travaux publics, les travaux d’habitation. » (Larousse)

Voilà une définition quelque peu datée. En effet, de nos jours, quand on parle d’entrepreneur, on imagine plus volontiers un startupper de 25 ans en jean et baskets qu’un entrepreneur en bâtiment. Que vous rêviez de disrupter des pans entiers de l’économie ou d’ouvrir un food truck, c’est à San Francisco et dans la Silicon Valley environnante que se construit l’imaginaire entrepreneurial moderne. Les entrepreneurs n’ont-ils pas toujours existé ? Oui et non. Le concept lui-même est hybride. Le terme n’apparaît dans la langue française qu’au détour du XVIe siècle, soit dans les premiers temps du capitalisme. Ce n’est bien sûr pas un hasard : dans l’Antiquité, et plus tard au Moyen Âge, l’essentiel la production manufacturière est assurée par des artisans rassemblés au sein de guildes qui organisent et encadrent strictement les corps de métiers. Il en va de même pour les marchands. Dans ce monde où les techniques progressent lentement, on se distingue par son savoir-faire, mais on n’est jamais véritablement seul. L’entrepreneur schumpétérien attendra.

C’est surtout avec la révolution industrielle que l’entrepreneur acquiert véritablement ses lettres de noblesse : avec l’accélération du progrès technique, entreprendre revêt soudain une dimension proprement prométhéenne. En à peine plus d’un siècle, le rail, le télégraphe, l’automobile ou encore l’électricité bouleversent la vie quotidienne de millions de personnes. Pour autant, l’entrepreneur est tout autre chose qu’un inventeur confiné dans son laboratoire : il s’ancre en effet fermement dans la réalité économique et diffuse ses créations par le biais du marché, à l’image de Thomas Edison, détenteur de plus de mille brevets et fondateur de General Electric. Mais attention ! La figure de l’entrepreneur ne se confond pas absolument avec celle du patron. Si son statut de fondateur l’oblige en règle générale à en jouer le rôle dans un premier temps, une réputation de mauvais manager contribuera au contraire à lui donner la patine romantique qui convient aux vraies légendes : tempétueux, solitaire, incompris. Autrement dit : Steve Jobs. De nos jours, le comble du chic sera de créer une start-up technologique et de partir quand la boutique commence tout juste à tourner. L’entrepreneur « pur » est un visionnaire, pas un gestionnaire.

Prométhée se déchaîne, Atlas hausse les épaules

Mais cette étrange adoration dont les entrepreneurs font l’objet est somme toute assez nouvelle ; elle en dit beaucoup sur la civilisation contemporaine. Quand SpaceX, l’une des multiples sociétés fondées par Elon Musk, réussit l’exploit de ramener en décembre 2015 une fusée en un seul morceau sur Terre, il n’est pas déraisonnable de penser qu’une telle mission a dû mobiliser des centaines de personnes : ingénieurs, physiciens, ouvriers, etc. Pourtant, les articles qui paraissent dans la foulée préfèrent se concentrer sur la personnalité du milliardaire sud-africain (qui, soit dit en passant, a servi de modèle au Tony Stark des films de super-héros Iron Man). Pourquoi ? Les grands récits collectifs, reliquats du siècle dernier, ne nous intéressent tout simplement plus. Dans une époque largement dominée par les idéaux néo-libéraux, il ne peut y avoir de réussite qu’individuelle. Le mythe de l’homme providentiel réinventé, en somme, dont on trouvera une version extrême dans le roman La Grève (Atlas Shrugged) (1) de la philosophe américaine Ayn Rand, livre qui sert de bréviaire à bon nombre de startuppers californiens.

Dans une époque largement dominée par les idéaux néo-libéraux, il ne peut y avoir de réussite qu’individuelle.

Qu’une culture ait besoin de grands hommes n’est en soi pas nouveau. Ce qui l’est en revanche, c’est que des gens qui officient au sein de la sphère économique puissent prétendre à ce rang. En Occident, le héros est traditionnellement un chevalier ou un soldat. Dans l’antiquité, ceux qui changent la représentation qu’on se fait du monde, ce sont les conquérants et les philosophes. Tout ce qui a trait à la sphère marchande est considéré avec mépris (2). Mais dès lors qu’il ne reste plus de terres vierges à découvrir, dès lors que ce qui change le monde au sens propre, c’est la technologie, l’entrepreneur passe tout naturellement du statut de figurant à celui de personnage principal.

Un nouveau modèle social pour une Startup Nation ?

Signe des temps : à intervalles réguliers, un sondage tombe pour annoncer de façon tonitruante que « près d’un jeune sur deux souhaite créer son entreprise ». La France serait – enfin ! – en train de se convertir à l’esprit d’entreprise. Que faire sinon s’en féliciter ? Avec une pointe de cynisme, on comprend bien qu’aux yeux d’un homme politique un tant soit peu court-termiste, un jeune qui crée sa société, c’est un chômeur de moins en puissance. Car s’il ne fait pas de doute que le modèle social fondé sur le salariat de masse a du plomb dans l’aile, il risque en revanche d’être délicat d’en construire un nouveau sur la base du seul mot d’ordre tous entrepreneurs (bien souvent, une manière enjolivée de parler de l’essor du travail indépendant) : à horizon trois ans, seule une start-up technologique sur dix est encore debout. Question subsidiaire : que fait-on des neuf autres ?

La reproduction sociale n’aurait donc pas cours dans le monde merveilleux des start-up ?

La glorification de la figure de l’entrepreneur permet de maintenir sous respiration artificielle le mythe de la méritocratie, dont dépend largement la cohésion de la société française. Alors que l’éducation ne parvient plus à jouer son rôle d’ascenseur social et que les inégalités patrimoniales héritées retrouvent des niveaux inégalés depuis un siècle, l’entrepreneur self-made-man nous donne au contraire à voir le spectacle plaisant d’une richesse méritée. La reproduction sociale n’aurait donc pas cours dans le monde merveilleux des start-up ? Face au risque, tous égaux ? Vraiment ? Il faut dire que longtemps, la Valley s’est gargarisée de son égalitarisme, regardant avec dédain du côté de Wall Street qu’elle voyait comme un terrain de jeu pour fils à papa. Le hic, c’est que les minorités et les femmes y sont largement sous-représentées, et qu’un monde dominé par de jeunes hommes blancs de milieux favorisés s’accorde mal avec ces histoires d’ascension fulgurante par le talent, rien que le talent. Autant dire que l’image d’Épinal est fissurée. Car qui peut croire sincèrement que le soutien financier d’une famille pendant les premières années – de vache maigre, en général – ou un carnet d’adresses bien fourni n’entrent pas en ligne de compte quand on songe à faire le grand saut ?

Enfin, la faveur dont jouissent les entrepreneurs dans l’imaginaire collectif se pose en symétrique de la détestation qu’inspire à l’inverse la classe politique. L’entrepreneur, par définition, est entreprenant : c’est un « faiseur », ni beau parleur ni apparatchik. Là encore, il faut séparer le bon grain de l’ivraie. D’un côté, cette vision des choses justifie le bal incessant de chefs d’entreprise aux micros des matinales, où ils exposent volontiers comment ils pourraient très facilement ramener les comptes publics à l’équilibre en quelques mois, inverser la courbe du chômage et relancer la croissance. On leur rétorquera que diriger une entreprise de 50 salariés et gouverner un pays de 67 millions d’habitants sont, selon toute vraisemblance, deux choses très différentes.

La faveur dont jouissent les entrepreneurs dans l’imaginaire collectif se pose en symétrique de la détestation qu’inspire à l’inverse la classe politique.

Signe des temps : les entrepreneurs stars prétendent aujourd’hui s’investir directement pour le bien commun, et prennent une stature à la limite du politique. Elon Musk lui-même, inquiet des dérives potentielles de l’intelligence artificielle, vient de lancer OpenAI, un projet dont l’objectif affiché est d’encadrer l’avènement de cette dernière. Traditionnellement, ce rôle d’empêcheur de tourner en rond était plutôt attribué à l’État. La boucle est bouclée. 


L’entrepreneur à travers les âges

Thalès de Milet (625 av. J.-C. – 546 av. J.-C.)

ThalesPhilosophe et mathématicien, Thalès prévoit une récolte exceptionnelle d’olives suite à une série d’observations astronomiques. Fatigué d’entendre que la science est inutile, il loue l’ensemble des pressoirs à olives de la région de Milet pour ensuite les sous-louer au prix fort, empochant au passage un juteux profit.

Ernan Cortes (1485 – 1547)

CortesConquistador espagnol et aventurier sans scrupule, il conquiert de l’empire aztèque au nom de l’empereur Charles Quint. L’entrepreneur naît véritablement avec l’Âge des grandes découvertes et la généralisation de la société en commandite, qui distingue le commandité chargé de la gestion de l’entreprise du commanditaire qui apporte les capitaux.

Thomas Edison (1847 – 1931)

EdisonInventeur de renom et fondateur de General Electric, Edison aura déposé au cours de son existence plus d’un millier de brevets. Défenseur du courant électrique continu, il livre une guerre économique sans pitié à son ancien employé et concurrent Nikola Tesla, partisan du courant alternatif (l’histoire donnera raison à ce dernier).

Henry Ford (1863 – 1947)

FordPionnier de l’automobile, Ford annonce au début du XXe siècle l’ère de la consommation de masse avec son modèle T. La clé du succès ? Un mode de production fondé sur la rationalisation des lignes d’assemblage et politique salariale généreuse.

Sergey Brin (né en 1973)

BrinMathématicien et informaticien né à Moscou, URSS, Sergey Brin rencontre Larry Page à l’université de Stanford. Les deux hommes y travaillent ensemble à la conception d’un moteur de recherche révolutionnaire, et finissent par abandonner la carrière universitaire pour fonder Google en 1998.

Travis Kalanick (né en 1976)

KalanickFondateur de la société Uber, Kalanick est la parfaite incarnation de l’entrepreneur californien post-moderne : fan inconditionnel d’Ayn Rand et de son concept de vertu d’égoïsme, il « disrupte » à tout va et rêve de se débarrasser un beau jour du « type dans la voiture » – le chauffeur – grâce aux véhicules autonomes.

 


 

Notes :

1. Le livre décrit les conséquences désastreuses d’une grève des “hommes de l’esprit” (entrepreneurs, capitaines d’industrie, etc.), qui à l’image du titan Atlas, portent le fardeau du monde sur leurs épaules.

2. A l’inverse, en Orient, le marchand est souvent présenté comme un aventurier, à l’instar de Sinbad et de bien d’autres protagonistes des 1001 Nuits.