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La revanche de Taylor

Nous vivons dans un monde où tout le monde est peu à peu amené à porter simultanément plusieurs casquettes. Je peux être salarié tout en étant hôte Airbnb, covoitureur sur BlaBlaCar, trésorier d’une association et développer des activités de freelance par le biais d’un statut d’auto-entrepreneur. L’économie collaborative, une nouvelle forme de marchandisation du travail ? Quelle organisation pour réguler ces modes d’activités en évitant de retomber dans les travers d’autrefois ?

Une personne, des casquettes

Toutes ces différentes formes de travail peuvent me permettre de dégager des revenus supplémentaires; elles peuvent également permettre d’entrer dans une tout autre logique où, comme le dit André Gorz, la production de soi est la première des finalités.

Autrefois délimitées à la sphère professionnelle, les activités économiques sont désormais accessibles à tout le monde grâce aux plateformes numériques. Chacun, à partir de ses ressources personnelles, peut construire son offre et la mettre sur le marché dans l’espoir d’en retirer un revenu. En proposant sur le marché sa chambre, son appartement ou encore son siège de voiture, les plateformes concourent à marchandiser l’espace privé. La propriété privée étant l’un des piliers du modèle capitaliste, certains vont y voir une nouvelle victoire de ce dernier, d’autres, sa fin annoncée.

Rien de nouveau sous le soleil

La marchandisation de ses compétences et de son savoir-faire ne vous rappelle-t-elle pas quelque chose ? Elle évoque les modes de travail au XIXe siècle, dans les mines notamment.

En effet, l’histoire de l’industrie a, par le passé, déjà été soumise à ce genre de situation. Il fut un temps où chaque employé devait, tous les matins, négocier avec le contremaître. L’objet de cette négociation était le prix de la pièce produite. Ainsi, chacun essayait de tirer avantage de la discussion, celle-ci débouchant sur une promesse : celle d’une qualité minimum et relativement homogène entre les pièces.

Les biais de ces modes d’organisation sont connus : coût de transaction élevé pour les parties, coût psychologique lié à la précarité de l’emploi et à la négociation quotidienne, tensions sociales tant du côté des patrons que des ouvriers avec l’apparition des ententes, etc. Il faut y ajouter l’apparition des premiers mouvement de grèves.

La marchandisation de la sphère du travail a conduit à l’augmentation des prix et la baisse des salaires.

Un homme va dresser ce constat et tenter d’empêcher l’apparition de ces dérives de spéculation financière, de gouvernance, politiques, sociales, etc. Son nom : Frederick Winslow Taylor.

Taylor et l’organisation scientifique du travail

Taylor, dès 1878, observe que les ouvriers et les contremaîtres des usines de la Midval Steel Co. perdent énormément de temps et d’énergie à négocier les rémunérations. A cette époque, les ouvriers sont embauchés à la journée et payés à la pièce. On n’échappe pas à la théorie de jeux : ouvriers et contremaîtres se retrouvent fréquemment dans des situations de type dilemme du prisonnier, ce qui va mécaniquement augmenter les coûts de transaction. On crée des alliances, des ententes, qu’elles soient ouvrières ou patronales. On négocie sur la base d’une promesse, puisque la qualité de la pièce peut varier. Ainsi, on investit plus d’énergie dans la négociation que dans la production elle-même. 

Aux yeux de Taylor, la contractualisation permanente ne peut pas être le support d’une productivité accrue. Il faut absolument démarchandiser le travail, et donc séparer l’organisation du travail de la relation entre l’ouvrier et le patron. Il va ainsi inventer un nouveau métier, celui d’expert en organisation du travail.

Taylor, à l’aide de son fameux chronomètre, va mesurer la productivité moyenne du couple ouvrier / outil et s’efforcer de l’optimiser. Pas forcément en exploitant l’ouvrier jusqu’à la moelle, comme le veut une certaine légende. Mais plutôt en l’aidant à optimiser son temps de travail, à mieux répartir son effort ou en utilisant des outils les plus adaptés à une tâche donnée. Ainsi, en recourant à l’organisation scientifique du travail – le chronométrage rigoureux et l’appréciation du degré de complexité des pièces – Taylor parvient à établir un coût fixe pour chacune des pièces. Au passage, il ne se contente pas d’optimiser le processus de production, et réduit les coûts de transaction qui ne cessaient jusqu’alors d’augmenter à la portion congrue. Une part substantielle du travail est dé-marchandisée. Les prix baissent et les salaires augmentent. La relation entre l’ouvrier et la productivité explose.

Aujourd’hui encore, notre conception de l’emploi reste profondément marquée par cette phase de démarchandisation. Lorsqu’on est salarié, il y a habituellement deux façons de se confronter au spectre du marché : soit lors du sacro-saint entretien annuel, soit en changeant de poste au sein – ou à l’extérieur – de son entreprise.

Vers une nouvelle organisation scientifique du travail ?

L’enjeu d’aujourd’hui : rebâtir une organisation scientifique du travail « à la manière » de Taylor pour les activités de la sphère collaborative. En prenant garde, toutefois, de ne pas céder aux sirènes d’une déshumanisation prévisible, avec des travailleurs ”dépouillés des savoirs, des habilités et des habitudes développées par la culture du quotidien, et soumis à une division parcellaire du travail” (Gorz).

Comment les plateformes Internet – les nouveaux contremaîtres – peuvent-elles contribuer à ce nouveau consensus ? A l’image de la figure du patron d’autrefois, quelle autorité organisatrice est à repenser ? Quels acteurs pour assumer le rôle des experts du temps de Taylor ? Sur la base de quels critères d’évaluation ?

Car les problèmes liés à la marchandisation du travail via les plateformes de mise en relation sur Internet commencent à se faire sentir. L’un d’eux est assez évident : l’explosion des prix de l’immobilier dans certaines zones. Pensez à San Franscico ou à Paris. Au cours de l’été 2014, pas moins de 66 320 personnes ont séjourné dans les IIIe et IVe arrondissement de la capitale… Un chiffre à comparer aux 64 795 habitants de ces quartiers.

Le deuxième, c’est une sorte de concurrence législative entre les villes. Ces dernières vont en effet faire des dispositions qu’elles prennent en faveur – ou en défaveur – d’Airbnb des arguments de marketing territorial. San Francisco, bien entendu, mais également Barcelone, qui à l’inverse cherche a contrôler le tourisme de masse. Car malgré la promesse originelle d’Airbnb – « Chez vous, ailleurs » – il est bien question d’une nouvelle forme de tourisme de masse.

D’un point de vue économique, la location d’un appartement sur Airbnb permet de dégager des revenus d’appoint généralement bienvenus en période de disette. Des revenus de ce genre peuvent également stimuler une forme de créativité personnelle : libéré d’une forme de contrainte économique, l’individu peut travailler au développement de ses « habilités » propres. Mais à long terme, quels impacts sur la croissance ? Il est en effet difficile d’anticiper les externalités, positives ou négatives, suscitées par ces nouvelles activités.

Si l’histoire est appelée à se répéter, comme démarchandiser le travail aujourd’hui ? Si l’on s’en tient à la méthodologie taylorienne : par le calcul. Des outils comme BackFeed commencent à apparaître, avec la promesse de pouvoir identifier, mesurer et valoriser les contributions de chacun sur la base d’un calcul algorithmique. BackFeed serait-il une nouvelle étape dans la taylorisation du monde ? La conception scientifique de l’organisation du travail peut-elle être aujourd’hui revue et corrigée par le biais de nouveaux outils : les algorithmes ? Ainsi, tout en dé-marchandisant à nouveau le travail, l’algorithme permettra t-il de se réapproprier celui-ci ?

Du chronomètre à l’algorithme

Au sein de OuiShare, nous menons une expérimentation avec Backfeed pour tenter de rétribuer à hauteur de sa contribution la participation de chacun à la préparation d’une conférence internationale, le OuiShare Fest. Le périmètre reste, pour cette première expérimentation, relativement limité puisqu’il s’agit de la partie dédiée à la curation du programme. L’expérimentation n’en est qu’à ses débuts, et pourtant, elle laisse déjà entrevoir des observations intéressantes.

L’idée n’est pas de définir une forme de contrôle extrême où nous serions amenés à constamment évaluer toutes les contributions mais bien de construire un modèle où le fait que chacun jongle avec plusieurs casquettes ne soit pas synonyme de coûts de transaction élevés.

Face à cette transformation des modalités de travail, un nouveau système d’organisation, de gestion, de rétribution doté de règles spécifiques est bel et bien à penser.

Laura Le Du & Edwin Mootoosamy