On ne peut pas avoir Uber et l’argent d’Uber

L’ « Uberisation », nouvelle mythologie française

« Uberiser ». Depuis quelques semaines, l’expression a fait mouche chez les académiciens du marketing, les consultants en tout genre et les journalistes avides de formules choc. Les dirigeants d’entreprises étalent désormais leurs éléments de langage assimilés en urgence, et font soudainement mine d’avoir pris conscience de ce qu’il va leur arriver. Voilà qu’il pleut des gros titres sur le sujet. Bienvenue dans la moulinexisation de l’innovation.

Au royaume de la communication Maurice Levy est à la fois Pape et prophète. Son interview parue dans le Financial Times en décembre vaut donc parole d’évangile. Ayatollah de la publicité, l’as des slogans tombait à pic dans un monde économique qui peine à exprimer ce qu’il a sur le coeur : “tout le monde a peur de se faire uberiser” disait-il. A la lecture de ces mots, les PDG du CAC40 entamaient donc une thérapie de groupe à grand coup de tribunes et d’interview dans la presse nationale.

Uber est tout à la fois un OVNI, une chimère, un exemple.

Le concept d’uberisation a cela de génial qu’il légitime l’inaction de la plupart d’entre eux depuis plus de quinze ans. Uber est jeune, Uber est allé vite, Uber n’est pas tout à fait légal, Uber est tout à la fois un OVNI, une chimère, un exemple. Ceux qui ont peur aujourd’hui sont les mêmes qui n’avaient pas vraiment daigné baisser les yeux vers leurs pairs de l’industrie culturelle qui s’était faite naspteriser, youtubiser et finalement netflixiser il y a bien longtemps. Le monde de l’édition puis à peu près toute la distribution s’étaient fait amazoniser dans l’indifférence la plus totale. La presse s’était faite googliser sous les moqueries, l’industrie de la connaissance avait été wikipédiée pour le plus grand bonheur de tous, la SNCF qui se faisait blaBlaCariser se voyait reprocher de n’être qu’une entreprise publique constituée de privilégiés et de grévistes convulsifs. Quant à l’hôtellerie, disons-le, si elle se faisait airbnbaiser, c’est qu’elle n’avait que ce qu’elle méritait ! Bref, quand on parle d’uberisation, on fait du neuf avec du vieux. Recette classique :  énoncer le mal pour vendre le remède.

Pendant ce temps, le gros du problème demeure ignoré. Si le législateur – bien aidé par les lobbys professionnels qui cherchent encore des brèches juridiques pour contrer l’offensive – s’est d’abord assez légitimement demandé comment taxer cette nouvelle économie, rares sont ceux qui interrogent ce que l’atomisation de l’activité productive, ou la « freelancisation » de la vie professionnelle, appelez ça comme vous voulez,  va impliquer pour notre conception du travail et le modèle social qui s’appuie dessus.

Malgré ses milliards de valorisation, Uber n’est qu’une légère brise à l’échelle de la tempète qui vient.

Uber ne provoque pas l’éclatement d’un modèle social. Il l’illustre peut-être, catalyse des colères et des frustrations rendues voyantes par le pouvoir de nuisance des taxis. Mais malgré ses milliards de valorisation, Uber n’est qu’une légère brise à l’échelle de la tempète qui vient. D’un coté, les plateformes créent quelques emplois ultra-qualifiés, d’un autre, elles en détruisent massivement en prenant des parts de marché à des concurrents embourbés dans l’immobilité et l’attentisme.

Il y a fort à parier que demain, nous inspirant peut-être du monde de la culture qu’on a regardé se défaire sans compassion, nous serons tous plus ou moins des intermittents du travail. Nous cumulerons ici et là des heures pour remplir nos quotas… qui nous donneront droit, sait-on jamais, à des allocations, une assurance-maladie et un RSA d’un nouveau genre. Voilà ce sur quoi il est urgent de se pencher. Car soyez-en sûrs, on ne peut pas avoir Uber et l’argent d’Uber.

 Cet article a initialement été publié dans les Echos le 17 février 2015



  • Maupertuit

    Uber pose le problème de productivité des encadrements intermédiaires : Grace à un bon système d’information et quelques appli bien faites, un cadre peu gérer sans problème une équipe de 1000 personnes. Une étude a montré que 50% des emplois de cadres intermédiaires aller disparaître dans les 10 ans à venir. L’ancienne économie va se faire Uberiser par ces nouvelles entreprises bien plus productives et réactives dans le management par l’intégration des nouvelles technologie.

    UberPop pose le problème de la « Freelancisation » de l’économie , et ils ne sont pas les seuls. Chez les taxi c’est parti directement en guerre ouverte car c’est un marché sur-régulé, mais ailleurs, cela avance tout doucement et discrètement, mais ces startups savent ce qu’elles font et le risque, comme UberPop, de se voir condamner pour travail dissimulé. Tout comme Napster organiser le téléchargement illégale, UberPop organise du travail illégal.

    Le premier problème est inéducable, les systèmes informatiques vont considérablement augmenter la productivité managériale, et c’est aux entreprises de s’adapter.

    Le deuxième problème est un défi pour nos gouvernements : Comment faire appliquer notre code du travail et notre code fiscal à ces nouvelles entreprises qui imagine sans cesse des moyen d’innover dans leurs contournement.