William_Hogarth_029_opt

Une démocratie pour notre siècle

Affaiblissement du politique, sécession des élites, émergence d’une culture participative… Le consensus qui existait jusqu’alors autour du régime représentatif est en train de voler en éclats sous nos yeux. Une démocratie est à réinventer pour le siècle qui s’ouvre.

Inutile de tourner autour du pot : notre démocratie représentative – ce système où une minorité élue gouverne – est à bout de souffle.

Dès le départ, le concept était plutôt fragile : si un Athénien du Ve siècle av. J.-C. se retrouvait à notre époque, il s’étonnerait qu’on puisse appeler notre régime démocratie. A Athènes, le pouvoir était aux mains des citoyens eux-mêmes, qui prenaient une part active aux décisions : la démocratie est alors directe et participative.

On l’oublie souvent : l’idée même que la démocratie puisse être autre chose que participative ne s’est imposée que très récemment, vers la fin du XIXe siècle. Notre Athénien parlerait d’oligarchie élective (en grec, oligos signifie “petit nombre”). Le problème, c’est qu’au fil du temps, les tendances oligarchiques du régime représentatif se sont renforcées aux dépens de son vernis démocratique. Professionnalisation de la vie politique, reproduction des élites gouvernantes, consanguinité entre sphères politiques et économiques, corruption, creusement des inégalités… La liste est bien connue. Mais il faut plutôt y voir les symptômes que les causes du problème. Ces dernières sont à chercher ailleurs.

Au fil du temps, les tendances oligarchiques du régime représentatif se sont renforcées aux dépens de son vernis démocratique

D’un côté, les gouvernés ne font plus aucune confiance à ceux qui n’ont plus de “représentants” que le nom. De l’autre, les élites gouvernantes, s’il est vrai qu’elles se sont toujours méfiées du « flot de la démocratie »1, ne prennent même plus la peine de s’en cacher. En guise d’illustration, les récentes déclarations de monsieur Juncker (« il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens ») ou de madame Merkel, qui préfèrent opposer au nouveau gouvernement grec – démocratiquement élu – le train sans fin des réformes nécessaires.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Remontons le temps, vers la fin du siècle dernier, quand le politique a cessé d’être considéré comme l’élément central de la vie en commun.

TINA, TINA, TINA (ad lib.)2

Je suis né en 1986. J’avais trois ans quand le mur de Berlin est tombé. Deux ans plus tard, l’Union Soviétique s’effondrait, par ce qu’on a voulu nous faire voir comme une sorte de nécessité historique. C’était, paraît-il, la fin de l’Histoire, la vraie. Le triomphe de la lumière de la rationalité – économique, nécessairement économique – sur les ténèbres de l’idéologie.

J’ai grandi dans un monde où il n’y avait pas d’alternative. J’ai grandi dans un monde où la politique pouvait être remisée au placard puisque nous étions désormais placés sous le haut patronage de la Raison économique. Le pilote automatique était enclenché, nous pouvions regagner nos couchettes. Étudiant, je me désintéressais à peu près totalement de la vie politique. Comme beaucoup de gens de ma génération, je n’ai vu dans la politique qu’un enchaînement de combats un peu vains et un empilement sans fin de mesures technocratiques. Dans ce marigot qu’était devenue la vie politique, la gauche était condamnée à devenir une copie vaguement délavée de ses anciens adversaires conservateurs. Se convertir, ou mourir. C’est ce qu’on appelle, paraît-il, un aggiornamento.

La Raison (du plus fort est toujours la meilleure)

There is no alternative, nous répétait sans cesse le nouveau clergé. Cette partition rend de jour en jour un son de plus en plus faux. Je suis entré dans l’âge adulte alors que l’Europe commençait à sombrer. Si la victoire de Syriza en Grèce et celle, probable, de Podemos en Espagne suscitent tant d’espérances au sein d’une jeunesse européenne qui avait fini par se résigner à un siècle de paupérisation et d’humiliation, c’est qu’elle signe le grand retour du politique. Mieux : elle révèle que le politique n’avait jamais disparu, que le pilote automatique n’était rien d’autre qu’un mensonge.

Ce qui passe depuis trente ans pour la marche naturelle des choses n’était en fait qu’un programme admirablement exécuté. Sous la rationalité autoproclamée se cachait bien une idéologie, qu’on l’appelle « économisme » ou « orthodoxie libérale ».

D’un côté, les tenants de la rationalité économique stricte, (…) de l’autre, les peuples européens qui commencent à gronder, enrageant de subir cette étrange condition d’auto-colonisés

Ce qui nous conduit aujourd’hui à l’aube d’une crise politique majeure. La crise, étymologiquement, c’est ce moment paroxystique où deux issues mutuellement exclusives se cristallisent : la vie, ou la mort. La liberté, ou la sujétion. Bref, les positions se polarisent, et le statu quo ne peut être maintenu. D’un côté, les tenants de la rationalité économique stricte qui se crispent et campent sur leurs positions; de l’autre, les peuples européens qui commencent à gronder, enrageant de subir cette étrange condition d’auto-colonisés.

L’issue de ce combat est incertaine, mais quelle qu’elle soit, pour le système représentatif, il est à peu près certain que le pronostic vital est engagé. Qu’en sortira-t-il ? Ou bien quelque chose de pire, ou bien quelque chose meilleur.

Une démocratie pour notre siècle

Le système représentatif n’a pas fondamentalement évolué depuis l’époque de la rotative et de la machine à vapeur. La dernière innovation en politique ? 1944 : le droit de vote des femmes. Notre conception du rapport entre gouvernant et citoyen – vertical, hiérarchique – n’a pas changé depuis le siècle dernier : vote tous les X ans et tais-toi le reste du temps.

Dans un monde où chacun est connecté avec tous, où les systèmes participatifs bouleversent la plupart des domaines de notre vie quotidienne, le concept même de représentation est devenu franchement poussiéreux. Quand tout – médias, éducation, finance, etc. – devient peu ou prou participatif, pourquoi le système politique devrait-il, lui, échapper à la règle ?

Une première génération d’outils collaboratifs susceptibles de permettre un début de rééquilibrage entre systèmes participatif et représentatif existe déjà : Avaaz, change.org, LiquidFeedback, Parlement & Citoyens, Democracy OS, Loomio… Il ne s’agit que de simples outils, qui ne suffiront pas seuls à raviver la flamme démocratique. Internet a prouvé par le passé qu’il pouvait être l’instrument de notre émancipation comme celui de notre soumission (voir notamment ici et ici). Nous avons probablement déjà fait quelques pas de trop dans la seconde direction.

C’est dans les marges, à la lisière du politique, qu’une nouvelle vision du monde s’élabore

Le principal obstacle à l’établissement d’une démocratie participative n’est cependant pas technique : il est culturel. Le changement ne viendra ni des formations partisanes du passé, ni des hommes et femmes politiques d’aujourd’hui. C’est dans les marges, à la lisière du politique, qu’une nouvelle vision du monde s’élabore. Faire cadeau d’outils collaboratifs à des gens qui gardent une conception césariste du pouvoir, c’est, comme disaient nos grands-mères, donner de la confiture aux cochons3.

Le vent tourne : le parti espagnol Podemos, le premier, a su intégrer les réseaux sociaux et les modes d’organisation horizontaux pour évoluer vers une forme démocratique participative. Peut-être ne s’agit-il que de premières étincelles d’un embrasement plus vaste ? Il n’y a pas si longtemps, nous nous demandions avec David Graeber si la dette ne jouerait pas le rôle de catalyseur de la prochaine grande révolte. Ce cycle vient peut-être de commencer. Les Grecs ont secoué le joug. Nous sommes sortis de la torpeur dans laquelle les berceuses chantées par les économistes orthodoxes nous avaient plongés. Il est maintenant temps de se lever.

 


Notes :

1. Emile Boutmy, fondateur de l’Ecole libre des sciences politiques,mieux connue sous le nom de Sciences Po, écrivait en 1872 :« Contraintes de subir le droit du plus nombreux, les classes qui se nomment elles-mêmes les classes élevées ne peuvent conserver leur hégémonie politique qu’en invoquant le droit du plus capable. Il faut que, derrière l’enceinte croulante de leurs prérogatives et de la tradition, le flot de la démocratie se heurte à un second rempart fait de mérites éclatants et utiles, de supériorités dont le prestige s’impose, de capacités dont on ne puisse pas se priver sans folie »

2. TINA, acronyme de There is no alternative. La formule, attribuée à Margaret Thatcher, signifie que le capitalisme de marché est l’unique voie possible.

3. Ou, comme le dit un proverbe populaire russe similaire : « Invite un cochon à ta table, il posera les pieds dessus« 

Image à la une : Satire des Mœurs Électorales par William Hogarth — Sous licence Domaine public via Wikimedia Commons.



  • Merci Arthur, very interesting indeed de voir comment nos systèmes de décision collective peuvent être repensés avec l’évolution numérique et inter-connectée du milieu technique au sein duquel nous évoluons à l’Ouest. Peut-être pour mieux comprendre, y’a-t-il une nécessaire ‘spécialisation’ du travail de ces ‘décideurs-pour-le-peuple’ quand deviennent nécessaires des expertises pour comprendre les enjeux (économique, écologiques, sociaux, etc.) locaux et globaux? Ou chaque citoyen doit-il avoir l’accès aux savoirs et les aptitudes cognitives pour contribuer sciemment eu débat?
    Et l’action ‘politique’ que nous pouvons exercer en tant que citoyens se résume-t-elle aux seuls moments des élections, ou a-t-on à l’Ouest l’opportunité de consommer ‘politique’, travailler ‘politique’, se déplacer ‘politique’, etc. ? En d’autre terme, constituer des modes de vie collectifs qui incitent les législateurs à légiférer dans le sens des citoyens ? (peut-être faut-il jouer sur les différents tableaux en même temps)

  • Salut Marc,

    C’est vrai, l’argument du nécessaire degré d’expertise des gouvernants est encore souvent mis en avant. Mais les hommes et femmes politiques ne sont que très rarement des spécialistes de quoi que ce soit : le mode de légitimation du pouvoir n’est pas basé sur l’expertise mais sur le suffrage. En tout cas, je ne pense pas qu’on puisse traiter la « foule » d’aujourd’hui comme celle d’il y a 200 ans : l’accès à l’éducation et à l’information, le degré d’alphabétisation, etc. n’ont plus rien à voir.

    Ce que j’ai en tête à vrai dire consiste plutôt en un rééquilibrage. La baisse considérable du « coût » de consultation des citoyens devrait logiquement faire trembler le système représentatif sur ses bases. Si ne serait-ce que 5 % ou 10 % de la population d’une ville, d’une région, ou même d’un pays décide volontairement de prendre une part active aux décisions communes, c’est déjà une véritable révolution (il y a environ 600 000 élus en France, ce qui donne en gros 1 % de la population).

  • Eri Sonman

    Bjr,
    Certains sont déjà debout, dans nos provinces. Depuis quelques mois un village drômois Saillans,(26340) met en oeuvre le retour à la politique participative.
    Un laboratoire, une première graine germée ?

    cf http://www.bastamag.net/Saillans-la-revolution ou http://www.kaizen-magazine.com/a-saillans-dans-la-drome-les-habitants-prennent-le-pouvoir/ ou http://www.lemonde.fr/le-magazine/article/2014/04/18/tous-maires-de-saillans_4402954_1616923.html ou http://rue89.nouvelobs.com/2014/03/29/a-saillans-les-1-199-habitants-ont-tous-ete-elus-premier-tour-251062

  • Veni Vedi Bazzinga

    Salut Arthur,

    Superbement écrit et pertinent à bien des égards… On peut se demander comment cela se fait que toute une génération comme la nôtre (Y, X, Z, bref peu importe) soit si blasée par nos « élites » pour ne plus croire en la politique (moi c’est mon sentiment depuis le lycée en tout cas)… la faute à TINA et aux foutaises néo-classiques sous-jadcentes peut-être ? Ou alors, il faudrait expliquer à l’athénien du temps de Socrate que les raisons sont bien plus profondes, et qu’aujourd’hui quelque chose n’a pas vraiment changé depuis son époque : l’Homme au lieu de chercher la voie de la sagesse et de la vertu afin de construire un monde avec un modèle pérenne et viable, préfère, a toujours préféré, s’adonner à la conquête de ce qui est futile, à savoir des choses comme le pouvoir ou l’argent. Ce qui est sûr, c’est que les citoyens n’ont plus rien à attendre de ces hommes politiques poussiéreux s’ils veulent voir un jour émerger ces alternatives en marche un peu partout (enfin autre que notre « tout est pour le mieux dans notre meilleur des mondes d’économie de marché »….) Le citoyen n’a d’autre choix que de se réapproprier le politique, par lui-même et pour lui-même … there is no alternative !

  • Dominique Filatre

    Bonjour,

    Merci pour cet excellent article.

    J’ai lu que tu es né en 1986, Arthur. Moi, je suis né en 1960. A la fin de mes études, en 1983, j’aurai bien voulu faire une thèse sur une vision catallactique de la politique. J’ai interrogé quelques profs de sciences politiques à l’époque, cela laissait tout le monde dans une expectative totale. Tu m’as donné l’envie d’aller rechercher le document d’une centaine de pages que j’ai écrit à ce moment là sur Amstrad, et dont je n’ai plus que du papier, je ne sais plus très bien où… Je me rappelle tout de même du titre, « la mutation politique ». Puis j’ai été pris par les nécessités de la vie, le chômage déjà… Ensuite, j’ai fait 25 ans dans les collectivités locales, en libéral et en contractuel comme directeur des services d’une commune de 9200 habitants pour parler de mon dernier poste que j’ai quitté il y a 6 mois. J’en avais eu ras le bol d’avoir des élus qui se prenaient pour des supérieurs hiérarchiques, qui s’impliquent dans la gestion de l’administration municipale et qui ont déserté (parfois radicalement) le champ politique dont ils ne connaissent plus rien d’autre que la concurrence électorale.

    Et donc, j’ai du temps libre depuis 6 mois. J’ai découvert la thématique des communs, Michel Bauwens, etc… et aujourd’hui par exemple, je découvre DemocracyOS grâce à ton article. J’ai quitté mon emploi et je peux enfin travailler comme dirait B Stiegler ! Je suis parti d’une interrogation qui me taraude puis 7 ou 8 ans : pourquoi la mutualisation des services n’avance pas dans nos collectivités alors que tout le monde territorial officiel y est favorable ? La réponse principale, c’est qu’on est incapable de mener un débat ouvert sur des objectifs, que les différences non-dites freinent considérablement la mise en oeuvre et que nos élus locaux n’ont au fond plus de préoccupations politiques. Ce qui conduit à ce paradoxe où les élus sont hyper-investis sur les moyens, tout en restant indifférents à l’efficacité administrative parce qu’ils ne sont poussés par aucun projet à finalité politique. J’ai d’ailleurs écrit un article pour mettre en cause leur positionnement dans la démocratie : au lieu d’être des passeurs entre les experts capables de définir des enjeux politiques et les citoyens, ils ne sont pas des intermédiaires utiles mais des capteurs d’énergie pour leur propre compte en faisant écran (voir http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/democratie-les-citoyens-et-les-165557).

    Je pense que nous n’avons pas (j’ose m’inclure dans le mouvement de ta génération) assez d’interrogations sur les effets de la construction de « communautés fondées sur les affinités » (je reprends le vocabulaire de M Bauwens). L’un des effets restent la sélectivité. Par exemple, si une minorité s’informe par internet, la durée moyenne de temps passé devant la TV a à peine baissée, et j’y reviens, il m’a fallu des mois pour découvrir Ouishare et jusqu’à aujourd’hui pour DemocracyOS alors qu’a priori c’est très prêt de mes interrogations personnelles depuis longtemps ! Quand on parcourt les commentaires de Médiapart par exemple, on est affligé (en tous cas, moi je le suis) par l’agitation, par le volume de scories d’incantations proches de l’ancienne culture religieuse de la prière et tout cela nous bouche les tuyaux pour changer la société. Je veux dire que l’on peut certes trouver des ressources formidables pour le regroupement affinitaire à l’échelle de la planète, mais notre projet de société consiste à passer du granulaire au modulaire (toujours le vocabulaire de Bauwens). Et, donc, de mon point de vue, le problème c’est de donner de la consistance au deuxième hémistiche de la formule « penser global, agir local ». Et là, il y n’a pas de sélectivité affinitaire et moins de convaincus qu’à la Ouisharefest !

    Bien cordialement.