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L’économie collaborative : ré-équilibrer les déséquilibres ?

OuiShare, on s’y perd un peu ! Qu’est ce qui fait le lien entre la consommation, la production, la finance collaborative et « l’open science » ? Pourquoi OuiShare soutient des initiatives comme Parlement et citoyens, Sharelex ou encore Hack your phd ? Alors oui il y a bien une histoire de pouvoir horizontal  et d’appropriation rendus possibles par Internet, mais qu’est ce que ça cache ?

Ces 50 dernières années ont vu se multiplier les innovations technologiques. De l’augmentation des capacités de calcul de nos processeurs en passant par des fibres optiques toujours plus fiables aujourd’hui capables de transporter d’énormes quantités d’information d’un bout à l’autre de la planète. Nous l’oublions souvent, trop souvent, en témoigne l’agacement que nous ressentons lorsqu’une page web met quelques secondes pour se charger : ces dernières  sont pourtant nécessaire pour transporter des quantités non négligeables d’informations, souvent stockées de l’autre côté de la planète, jusqu’à notre écran.

Greg’s Cable Map

Ces innovations ont tout d’abord été isolées les unes des autres – l’écran tactile existe depuis bien longtemps (1953 d’après wikipédia) – et sont aujourd’hui en train de se mailler pour faire émerger ce que Bertrand Gille appelle un “système technique”. Il s’agit d’un système qui va agréger de manière cohérente toutes les innovations de niveau inférieur ; du processeur à  la fibre optique en passant par la souris, l’écran tactile et la 4G. Ces combinaisons vont donner lieu à l’évolution du système en place, qui, combiné aux énormes tensions issues des crises écologique, économique et sociale, crée un déséquilibre dans le modèle existant.

Cette situation est comparable  à celle que nous avons connue entre la fin du XIXe et le début XXe siècle, époque où le rythme des innovations a été particulièrement soutenu et de nouvelles formes d’énergies ont été maîtrisées (électricité, pétrole…). On a baptisé cette période la seconde révolution industrielle, à minima, on évoque une phase d’industrialisation massive selon les points de vues (le phénomène n’a pas eu la même ampleur en France ou en Grande-Bretagne par exemple). Cette phase a conditionné le siècle que notre planète vient de vivre. Elle a donné naissance à la sidérurgie, à la chimie, à la télévision et à la voiture mais également au salariat, à l’exode rural, à l’industrialisation, la mondialisation…

Si une révolution technique est une révolution, c’est parce qu’elle n’est pas seulement technique. – Stéphane Vial

Comme l’avançait Bertrand Gille « L’adoption d’un système technique entraîne nécessairement l’adoption d’un système social correspondant, afin que les cohérences soient maintenues ». Notre modèle politique, les façons dont nous éduquons nos enfants,  dont nous consommons, dont nous finançons et bien entendu dont nous produisons : nos sociétés toutes entières ont été construites en fonction du modèle né des première et deuxième révolutions industrielles. Aujourd’hui, alors que notre système technique est en mutation, les organisations dont nous héritons nous apparaissent obsolètes. Ces évolutions du système technique peuvent faire glisser l’ensemble de la société vers de nouveaux modes d’organisation.

Ce n’est pas une crise c’est un changement de monde. – Michel Serres

L’émergence d’un système technique différent n’est pas seulement porteur de nouveaux modes d’organisation : il forge également une culture commune. Stéphane Vial parle d’évolution ontophanique, autrement dit qui touche à notre perception même du monde. En effet, cette dernière est conditionnée par ce monde et donc par l’outillage technique qui nous entoure. Nos interactions, nos réflexions, nos joies, nos peines,  nos amours sont forcément influencés à un moment ou l’autre par la technique. Quand vous observez le ciel d’aujourd’hui, vous n’y voyez pas la même chose que si vous l’aviez observé à la renaissance ou au moyen âge. Et cela tout simplement parce que le monde (les personnes, la technique, les savoirs…)  dans lequel vous évoluez n’a plus grand chose à voir avec celui de l’époque.

Internet n’explique pas tout, Internet n’est qu’un objet technique. Comme le dit Stéphane Vial, lorsque la NSA décide de surveiller les internautes, il s’agit d’ une décision politique délibérée, et Internet n’en est en rien la cause. Le système technique naissant n’est a priori ni salvateur ni corrupteur – Bernard Stiegler parle de Pharmakon -, et c’est bien ce que nous en ferons qui décidera de la face du monde de demain.

Attention tout de même, ne tombons pas dans la facilité, si on appréhende le numérique comme une révolution on passe à côté de toutes les petites évolutions qui font le changement ! Ce sont bien ces évolutions qu’il faut observer parce qu’elles conditionnent le monde de demain. Il n’y a en aucun cas rupture avec le monde précédent mais plutôt une continuité qui doit donner lieu à l’adaptation de notre modèle.

Alors que nous commençons à prendre la mesure du système technique qui émerge dont la voiture autonome, le cloud computing, le big data sont autant de déterminants, comment juguler les effets négatifs d’une période de transition mal comprise et mal contrôlée ?

Ce sont ces questions qui animent la communauté OuiShare et qui, au-delà du rapport entre consommation, production et financement collaboratif, inscrivent le mouvement dans une perspective plus large.

Crédits photo Greg’s Cable Map