Dossier
C. Eisenstein: “Nous entrons dans l’ère où tout devient possible”
On 23 September 2013 by Stanislas Jourdan and Etienne Hayem

La crise financière est en train de dévoiler un long processus  de re-exploration d’idées anciennes et de valeurs oubliées, explique Charles Eisenstein dans cette interview. Pour ce penseur, la réponse à la crise se trouve dans la magie du don et la narration d’une nouvelle histoire.

Charles Eisenstein est probablement l’un des auteurs les plus avancés dans la catégorie de la pensée intégrale avec sa spécialité : l’économie du don et la monnaie. Son dernier ouvrage, “L’Économie Sacrée“, est une bible de réflexion sur la valeur et l’argent dans la société actuelle et surtout celle de demain. Nous avons eu la chance de discuter avec Charles et de le faire parler sur sa vision de la nouvelle histoire que nous devons écrire.

Un article traduit de l’anglais par Marianne Souliez.

Cela fait cinq ans que la crise des subprimes a commencé et a fait s’effondrer le système financier… Et on dirait que rien n’a changé depuis ! Es-tu d’accord ?

Charles Eisenstein: Tu as raison. Et non seulement rien n’a changé mais les dynamiques de bases se sont même intensifiées. Une part de plus en plus grande de notre économie et de notre énergie sociale est vouée au service de la dette. Et cela veut dire que la concentration de richesses va augmenter, que la pression pour trouver un moyen de générer de la croissance économique va augmenter, et de plus en plus de gens seront laissés sur le carreau. Le système d’aide sociale va continuer à se dégrader parce que quand l’économie rétrécit, il faut bien encore trouver l’argent quelque part et l’un des moyens est de transférer les actifs existants et de les utiliser au service de la dette.

Vous pouvez ponctionner les fonds de retraites, les salaires des enseignants, privatiser des actifs… Il y a beaucoup de moyens de faire ce genre de chose mais il faut l’extraire des poches des gens, presque l’extraire de leur chair. Ils vont continuer à faire ça jusqu’à ce que les gens s’arrêtent et disent ‘Non’.

C’est une description très pessimiste de la situation, mais d’autres choses émergent à présent. Les nouvelles idées se répandent. Toi même fais partie des personnes qui militent pour le changement…

Charles: Oui, en fait je ne suis pas quelqu’un de pessimiste. Mais cela fait partie d’un processus naturel que lorsque quelque chose comme le capitalisme semble assez bien fonctionner, on essaye de faire que cela continue. Sauf que nous atteignons un point où cela devient intolérable. Puisque nous en sommes maintenant à ce point, c’est aussi le moment de la transition, le point à partir duquel on peut créer des alternatives complètement nouvelles. Certains personnes réfléchissent à ces alternatives depuis un bon moment, mais personne ne les prenait au sérieux car l’ancien régime n’avait pas atteint son point culminant.

Quelles sont les idées qui montent en ce moment ?

Charles: L’une d’elle est le revenu de base. On en parle depuis les années 20. Ce n’est donc pas une idée nouvelle mais même aujourd’hui, elle est très très éloignée de l’imagination de beaucoup de politiciens. Une autre idée associée est le système des taxes et dividendes pour les émissions carbone et les autres formes de pollution. On a aussi beaucoup parlé de changer la manière dont les banques centrales fonctionnent. Surtout aux Etats-Unis, des personnes très haut placées ont patiemment milité pour l’implémentation du plan Chicago par exemple, une proposition selon laquelle les gouvernements utilisent l’argent directement, sans les banques privées.

Il y en a beaucoup d’autres mais l’important est que c’est seulement quand le système ne fonctionne plus que l’ouverture se fait pour des idées nouvelles. C’est seulement quand les personnes diplômées ne parviennent pas à trouver du travail, restent coincées dans une sous-classe permanente, forcés d’accepter des boulots ennuyeux qui ne mènent à rien juste pour survivre, et des emplois qui ne contribuent même pas au bien-être de l’être humain ni à celui de la société. C’est alors que les gens en ont assez et s’ouvrent à des idées radicales comme le revenu de base universel.

Et c’est pour cela que je suis un optimiste, parce que c’est l’époque où nous entrons en ce moment.

La question de l’argent est centrale dans ton livre « L’Economie Sacrée ». Il y a un débat très répandu aujourd’hui à propos des banques centrales, de la création monétaire, etc. mais on dirait que toutes ces divisions aboutissent à un désaccord sur la définition de ce qu’est véritablement l’argent. Quelle est ta définition de l’argent ?

Charles : Je préfère aller au delà de la définition purement économique de l’argent : un moyen d’échange, une unité de valeur, une valeur de stockage. Elle explique ce que fait l’argent mais pas ce qu’est l’argent. Et ce que l’argent est et a toujours été est fondamentalement une convention sociale. Et une convention sociale, ça se change.

La convention sociale qui constitue l’argent aujourd’hui est reliée à beaucoup d’autres conventions qui sont invisibles à nos yeux, comme : qu’est-ce qui est important dans la vie, quel est le rôle de l’humanité sur Terre, qu’est-ce qui a de la valeur… Tout cela est connecté aux racines les plus profondes de notre mythologie sociale et politique. Donc, puisque toute la mythologie est en train de changer, parce que nous sommes en train de ré-inventer qui nous sommes sur cette planète, le système monétaire a besoin de changer aussi. De nombreux activistes, qu’ils travaillent sur les problèmes environnementaux, sur la pauvreté, ou sur la démocratie, tous se rendent compte que le système monétaire travaille contre eux. Donc à un moment donné, une partie de leur tâche est de faire changer le système monétaire afin qu’il ne soit plus l’ennemi de l’environnement et de la justice sociale, mais devienne un allié.

Si vous vous posez la question très innocente : « Pourquoi est-ce que la meilleure décision financière est si souvent à l’opposé de la meilleure décision écologique alors que l’argent est juste une convention ? Ne peut-on adopter une autre convention ?» La réponse est évidemment « Oui ! » et je ne suis pas le seul à le défendre.

Par exemple, la manière dont l’argent est créé aujourd’hui par l’intermédiaire de la dette avec intérêt fonctionne assez bien tant que l’économie croît. A chaque fois qu’une banque accorde un prêt à des entreprises ou à des individus, la dette grossit plus que la quantité d’argent. La banque vous prête un million d’Euros et ensuite vous devez deux millions à la banque. Et cela veut dire que nous sommes constamment en compétition pour obtenir de l’argent les uns des autres.

Si l’histoire se résumait à cela, au bout de dix ans la moitié des gens seraient en faillite et la richesse se concentrerait très rapidement. Mais en fait, avant que cela ne se produise, encore plus d’argent nouveau est prêté dans l’économie et nous avons plus de dettes. Mais ce n’est pas grave car la dette va générer plus d’argent. On le voit dans les pays piégés par la dette comme la Grèce et l’Irlande : quand les autorités disent que la solution est la croissance économique pour permettre de rembourser la dette.

De nombreux activistes, qu’ils travaillent sur les problèmes environnementaux, sur la pauvreté, ou sur la démocratie, tous se rendent compte que le système monétaire travaille contre eux.

Au niveau individuel aussi, si on travaille d’avantage ou qu’on se débrouille avec moins, peut-être qu’un jour on peut rembourser sa dette personnelle. Nous sommes tous sous une pression systémique pour trouver quelque chose à vendre, et les aspects de la vie deviennent des services. Cette pression pousse vers la croissance économique, ce qui veut dire qu’une part de plus en plus grande de la nature doit être convertie en produits, de plus en plus de rapports humains doivent être convertis en services. Le tout fonctionne tant qu’il reste encore de la nature à transformer en matière première, et ce que nous appelons la communauté devient un tissu de relations monétisées.

La crise survient aujourd’hui parce qu’il ne reste plus grand chose : il n’y a plus beaucoup de nature à monétiser. On ne peut plus convertir la capacité de l’atmosphère à absorber le CO2 en plus de produits. On ne peut plus convertir la fertilité du sol en plus de sucre de canne, de nourriture pour animaux ou d’agrocarburants. On ne peut plus convertir la biodiversité des océans en pêches de poissons de plus en plus grosses chaque année. Nous admettons d’une manière générale que cette planète ne peut pas soutenir une productivité de plus en plus grande, et la même chose se produit au niveau social. Il n’y a presque plus de relations aujourd’hui qui ne soient pas monétisées d’une manière ou une autre. Il y a deux cent ans, beaucoup de choses faisaient partie de l’économie du don, comme la production de distractions et de loisirs. Les gens avaient l’habitude de se rassembler et de chanter. Aujourd’hui ils achètent leurs distractions. Aujourd’hui il faut payer pour obtenir un terrain de jeu pour les enfants, les gens paient pour aller faire du sport au lieu d’aller dans la nature.

Mis à part au sein de la famille, la plupart de nos relations humaines sont aujourd’hui monétisées.

Comment alors revenir à une économie du don ?

Charles : En fait nous avons épuisé les ressources susceptibles de créer de la croissance, mais nous avons un système monétaire qui nécessite de la croissance. Donc la première option est de trouver de nouveaux moyens de croître : nous pourrions coloniser de nouveaux espaces, démarrer une guerre pour détruire des choses qu’il faudra reconstruire. La deuxième option est de changer de système monétaire pour permettre la décroissance ou la stabilité économique. Mais cela ne veut pas dire faire avec moins.

Je m’explique : aujourd’hui la plupart des repas sont cuisinés en dehors de la maison au lieu d’être préparés chez les gens dans leur cuisine. Maintenant la décroissance ne veut pas dire que les repas ne seront plus cuisinés. Cela veut dire que les gens vont se remettre à cuisiner les uns pour les autres. Cela ne veut pas dire que la nourriture ne sera plus cultivée, cela veut dire que nous allons la faire pousser dans nos jardins au lieu de payer un agro-business énorme et dépendant du transport. Cela ne veut pas dire que nous n’allons plus conduire nos voitures et nos vélos ; cela veut dire que tout un voisinage pourrait se partager la moitié des voitures que nous avons aujourd’hui. Nous passons environ 5% de notre temps en voiture, donc quand nous partageons les choses, cela nous permet de profiter de tout ce qui est important et que nous appelons la richesse sans le payer intégralement.

Autrement dit, cela signifie que nous devenons de plus en plus riches mais d’une manière porteuse de sens, alors même que la valeur totale des biens et services échangés contre de l’argent diminue. C’est là où l’économie du don intervient et nous avons besoin d’un système monétaire qui ne soit pas dépendant de la révision de la dette.

Charles Eisenstein in Amsterdam.

Une question qui revient beaucoup dans l’économie du don est que nous voyons à présent des entreprises entrer dans la sphère de l’économie du partage. Est-il positif que AirBnb continue de monétiser au lieu de passer à une économie du don ?

Charles : AirBnb est une première étape vers l’économie du don. Les gens paient encore pour rester dans les appartements les uns des autres. La fonction d’intermédiaire qui est occupée par les hôtels aujourd’hui se réduit ou est éliminée. Evidemment le couchsurfing correspond bien plus à l’économie du don. AirBnb connaît une croissance énorme, mais cette croissance est inférieure à la diminution des revenus de l’hôtellerie qu’elle a généré. Je n’ai pas les statistiques pour le prouver mais c’est le même schéma que celui de Craigslist aux Etats-Unis. Le site génère un bénéfice important mais cela a détruit des milliards de dollars en petites annonces dans les journaux. Wikipedia a détruit des énormes revenus pour les encyclopédies classiques. [Les logiciels Open-Source, certaines des firmes Linux génèrent du profit] mais un profit bien moindre que les pertes de l’économie traditionnelle. Donc cela fait parti d’un mouvement de décroissance.

Une question à propos de ce phénomène : allons-nous voir l’ancien système totalement être détruit et s’effondrer avant que nous ayons construit quelque chose de nouveau ? Ou y a-t-il encore de l’espoir d’avoir une transition en douceur ?

Charles : Le monde que nous désirons : un monde qui est au minimum durable, un monde qui est juste et beau, est tellement éloigné du monde d’aujourd’hui qu’il y aura une sorte de rupture radicale, un moment où nous aurons l’impression que tout a changé et que tout est possible. C’est le moment du pouvoir du peuple. Nous en avons eu des aperçus, encore et encore, il y a un an en Egypte par exemple : le peuple avait le pouvoir. Ils ne savaient pas trop quoi faire avec. Encore soumis à l’habitude de la démocratie représentative telle que nous la connaissons, ils ont perpétué l’ancien modèle en disant : « Élisons un nouveau président. » Chaque fois qu’un politicien, même d’extrême gauche est élu, il se trouve dans le même système économique et social que tout le monde et finit par appliquer les mêmes politiques. Que cela soit en Grèce ou au Brésil nous avons une gauche qui met en place des politiques néo-libérales comme tout le monde parce que cela fait partie de leur descriptif de poste.

Ces exemples se multiplient : l’Egypte, le Brésil, la Tunisie, et maintenant nous avons aussi Snowden, Assange, Occupy Wall Street, les Indignés, Anonymous – tous ces mouvements qui adoptent le même scénario de protestation. Comment te relies-tu à ces mouvements et de quelle manière imagines-tu leur évolution ?

Charles : Je pense qu’ils nous donnent un aperçu de ce qui est possible. Nous n’avons pas du tout eu ce moment aux Etats-Unis : Occupy est resté très marginal, nous n’avons pas eu des millions de gens dans la rue. Chaque fois que nous avons avoisiné ce nombre, ce fut des imitations très calmes, autorisées et organisées de manifestations. Ce n’étaient pas des gens qui descendaient dans la rue en disant : « Nous ne partirons pas avant que tout le système change ». Cela ne s’est pas encore produit et je pense que c’est ici que cela doit se produire parce que nous sommes les gendarmes du monde. Je dis toujours que cela ne pourra pas se produire ailleurs tant que cela n’est pas arrivé ici. L’exemple de ce qui se passe dans les autres pays nous permet de le déclencher ici.

C’est ce moment où « Tout est possible et l’ancien monde n’est plus. »

Que pouvons nous faire pour que cela se produise ? Nous avons vu différents mouvements. Comment vois-tu une possible convergence de ces idées et mouvements et quelle pourrait être la prochaine étape pour une plus grande coopération entre eux ?

Charles : Cette question part du principe que nous devons élaborer un plan et tout synchroniser. Ce n’est peut-être pas ainsi que cela va se passer. Il y a quelque chose qui unifie un activisme d’un tout autre genre. Il a deux parties : 1) perturber le récit actuel, 2) offrir un nouveau récit.

Perturber le récit actuel peut être aussi simple que d’envoyer le message: « Hé, votre intuition intime est correcte – cette intuition qui dit que ce n’est pas ainsi que les choses devraient être. » Il peut être perturbé par les employés de fast-food qui entrent en grève. Cela perturbe le récit qui dit « C’est normal qu’ils soient payés 8 dollars de l’heure et cela ne changera jamais », le récit du « tout continue comme avant » – les grèves peuvent perturber tout ça. Peut-être qu’un jour nous aurons une grève de la dette où les gens arrêteront en masse de payer leur dette pour protester ouvertement – cela perturberait le récit que nous appelons l’argent. Quand quelqu’un se met en grève de la faim, c’est une perturbation du récit. Cela nous empêche de continuer à fonctionner comme si tout était normal.

Sur une note plus positive, quand quelqu’un fait quelque chose de généreux et d’héroïque, cela perturbe le récit de « Ouais, c’est chacun pour soi, ce monde est dominé par la compétition et la cupidité et on sait que les êtres humains sont faits comme ça. » S’il s’agit de quelqu’un que vous admirez qui réalise quelque chose de miraculeux, cela peut vous envoyer le message que ce que vous pensiez impossible était bien trop petit, et que ce qui est possible est bien au delà de ce que vous imaginiez.

Au niveau personnel, nous pouvons perturber le récit chaque fois que nous faisons preuve envers quelqu’un de générosité, de pardon, d’acceptation inconditionnelle – même pendant un bref moment d’interaction. C’est un peu la convergence du politique et du spirituel et je crois qu’il est très important que le changement auquel nous faisons face aille jusque là. C’est la profondeur à laquelle le changement doit se faire, la profondeur du changement requis. Il faut que cela aille jusqu’au cœur de la manière dont nous avons vécu en tant qu’êtres humains et dans notre relation à la planète.

Beaucoup d’actions directes, même si ce n’est que raconter l’histoire de « Hé, voici ce qui arrive aux autochtones d’Equateur et de Colombie. » ou « Voici d’où viennent les métaux rares de votre portable : on renvoie les autochtones de la terre, on rase la forêt, on crée des mines à ciel ouvert… ». Raconter des histoires, simplement dire la vérité peut être perturbant.

Pour raconter des histoires de manière efficace, je crois qu’il faut éviter les reproches, la honte, la culpabilisation et de dire que vous êtes quelqu’un d’horrible parce que vous achetez un téléphone portable. La bonne attitude est plutôt : « Je sais que tu es une personne merveilleuse qui se préoccupe vraiment de la planète et des autres donc voici ce que tu devrais savoir et je te fais confiance pour intégrer cette information et je sais que le fait de connaître cette information peut te transformer. Donc je n’ai pas besoin de faire pression sur toi, je n’ai pas besoin de raconter que les personnes qui conduisent des voitures de sport sont horribles, que les patrons sont horribles… etc »

Cela fait partie du nouveau récit. Qu’est-ce qu’un être humain ? Sommes nous réellement motivés par l’intérêt individuel et rationnel pour maximiser nos profits comme les livres d’économie nous l’enseignent ? Est-ce réellement notre nature humaine ? Ou notre nature peut-elle être que nous sommes des êtres de don et qu’en nous se trouve un désir inné de contribuer aux bien-être collectif, et que chaque être humain qui ne réalise pas ce désir ressent un vide dans sa vie.

Nous pouvons également nous avancer ainsi vers des grands patrons ou des banquiers ou des personnes de ce type avec cette certitude dans le cœur et les voir avec compassion, avec des yeux qui disent : « Regarde cet homme, prisonnier derrière un bureau dans cet immense jeu financier qui l’a tellement hypnotisé qu’il croit réellement que c’est un bienfait de recevoir un bonus d’un million de dollars. Pauvre homme, je veux te libérer de cela. » Nous pouvons dire ce genre de chose au lieu de dire : « Espèce de salaud cupide, tu sais que tu es là uniquement pour l’argent donc je vais te jeter de là. Je vais te faire ressentir de la honte, je vais te menacer… ». Cela n’est pas efficace et c’est ce que les écologistes font depuis 40 ou 50 ans. Le mouvement écologiste n’a pas commencé de cette manière; au départ c’était un mouvement d’amour.

Une autre question à propos de Bitcoin ou l’avenir de l’argent : vois-tu une transition ou une évolution vers une monnaie globale à la Bitcoin? Allons-nous voir une monnaie majoritaire émerger ou y aura-t-il une explosion du système monétaire en plein de monnaies locales ? Ou bien une révolution du système monétaire au niveau politique ? Quel est selon toi le scénario le plus plausible?

Charles: Je n’en ai aucune idée ! Nous pénétrons une époque d’incertitude et d’exploration. Nous pourrions aboutir à des niveaux de monnaies multiples. Je ne pense pas que les gens ont envie de gérer beaucoup de monnaies différentes ; ils veulent utiliser leur carte et obtenir leur produit. Donc si on a un système où les monnaies sont automatiquement converties dans les autres monnaies, c’est à peu près équivalent à une monnaie unique.

A propos de Bitcoin, c’est une exploration très importante. Je ne suis pas d’accord avec son fonctionnement; j’ai écrit récemment un article à ce sujet (en anglais). C’est une expérience courageuse et nous travaillons par essai et erreur à déterminer à quoi pourrait ressembler un argent qui incarne nos valeurs. Aujourd’hui nos valeurs doivent se battre contre l’argent, donc nous apprenons : je ne peux rien prédire.

Ok, tu peux peut-être nous dire quel serait le meilleur scénario ?

Charles : Cela pourrait être une monnaie qui soit l’alliée de l’écologie afin que la meilleure décision écologique soit la meilleure décision financière. Nous aurions un système où les belles choses que nous souhaitons faire – nous aider les uns les autres et aider la planète – sont soutenues par l’économie et valorisées par la société avec des moyens matériels. Cela pourrait être un système où nous nous réapproprions les biens communs de la nature, de la société et de l’intelligence au lieu qu’ils soient divisés et dispersés. Cela serait un système où les gens bénéficient d’une sécurité de base et ne doivent pas choisir leur travail selon les seuls critères de survie.

Un système qui valorise le genre de travail qui ne peut pas être mesuré et qui a été exclu : c’est ce qu’on appelle en général le travail des femmes. C’est absolument hallucinant ! Quelle est la chose la plus importante que nous pouvons faire sur la planète ? C’est probablement d’élever nos enfants du mieux possible. Ceci n’est pas soutenu aux Etats-Unis. Si vous restez à la maison et que vous vous consacrez à élever vos enfants, personne ne vous paye pour cela et donc vous ne recevez pas d’argent pour ce travail. Et finalement au lieu de ça vous devez les mettre à la crèche et chercher un travail. Pourquoi est-ce que la société ne soutient pas la chose la plus importante ? C’est une des raisons derrière le revenu de base universel.

Cela provient d’une compréhension différente de qui nous sommes et de la compréhension de la nature humaine. Un économiste dirait : « Un revenu universel de base est une mauvaise idée parce qu’alors les gens n’auront pas d’incitation à travailler. » mais ce qu’ils disent c’est : « Je vous connais. Vous n’avez pas vraiment envie de travailler. Vous n’avez pas vraiment envie de contribuer. On doit vous forcer à le faire. Si vous aviez le choix, vous resteriez devant votre ordinateur à regarder du porno sur internet en mangeant des barres au chocolat, mais nous vous faisons travailler en maintenant au dessus de votre tête la menace de la famine. » Est-ce vraiment cela la nature humaine ? Regardez en vous-même – si tous vos besoins d’argent étaient comblés et que vous n’aviez aucun défi porteur de sens à relever, vous seriez déprimés !

Ceci fait partie de la transformation de la compréhension de qui nous sommes en tant qu’êtres humains.

Tu as fait toi-même cette transformation en devenant un auteur reconnu, un conférencier sur les sujets de la nature humaine et de l’économie. Comment cela s’est-il passé pour toi ?

Charles : Ce ne fut pas parce que je suis spécialement porté sur l’éthique, la morale ou la spiritualité ou quoi, c’est juste que je ne pouvais plus me résoudre à jouer le jeu qu’on me proposait. Cela m’était intolérable. Il y a certaines choses que vous êtes censé faire pour gagner de l’argent et je n’arrivais pas à me forcer à les faire. Je pensais que j’avais des gros défauts : la paresse, la procrastination, le manque de motivation. Mais je crois que ce ne sont pas des défauts. C’est juste que je ne parvenais pas à me forcer à faire ces choses et trouver ce que je voulais faire m’a pris beaucoup de temps. J’espère que la prochaine génération ne va pas perdre comme moi 10 ou 20 ans à faire des choses dont elle n’a pas envie.

J’espère que la prochaine génération ne va pas perdre comme moi 10 ou 20 ans à faire des choses dont elle n’a pas envie.

Y a-t-il autre chose que tu voudrais rajouter ? À quoi ressemblera le futur dans 5 ans ?

Charles : Sur les 5 à 15 prochaines années, les choses seront bien plus chaotiques et incertaines qu’aujourd’hui. Il y a beaucoup de choses que nous prenons pour acquises, dont nous pensons qu’elles sont immuables ou que ce sont des lois. Ces choses vont changer et il va venir un temps où nous ne saurons plus ce qui est réel, nous ne saurons pas de quoi l’avenir sera fait, nous ne saurons plus comment réaliser les choses. Tout ce que nous pensions connaître apparaîtra comme une illusion. Et donc nous passerons par une période où nous ne saurons plus ce qui est réel : l’ancien récit sera mort, mais le nouveau récit ne sera pas encore né et ce sera vraiment un moment très particulier.

Quelque fois cela s’accélèrera, tout sera possible, quelquefois cela sera vraiment effrayant et tragique. Beaucoup de gens passent par là d’un point de vue personnel, perdent leur emploi ou une relation et ressentent ce vertige qui donne l’impression que tout s’écroule – toutes les règles de la vie ont été transformées. C’est ce qui va se passer à un niveau global et c’est de là que la véritable nouveauté peut émerger, que cela vienne d’une personne ou d’une société. C’est la première étape que nous allons traverser.

Dans la deuxième étape, dans environ 20 à 25 ans, le nouveau récit du peuple émergera et nous allons nous y engager. Cela nous donnera du pouvoir et ira en s’accélérant, de la même manière que l’idée dans les années 50 de « La Science, c’est conquérir l’univers ; je vais être astronaute ; je vais être physicien nucléaire. Allons-y ! ». Il y aura un sursaut de vitalité sociale parce que les gens croiront que leur propre histoire peut finalement se dérouler au sein de ce nouveau récit. Nous aurons le même genre d’énergie en direction d’une guérison collective où nous allons nous autoriser à ressentir les traumatismes vécus sur des milliers d’années. Ca c’est pour le long terme.

Cela ne s’achèvera pas de notre vivant. Mais quand nous serons vieux nous pourrons dire : « Oui, nous avons passé le virage. Nous sommes dans le nouveau récit à présent. Nous en sommes au tout début mais nous y sommes; le système a changé et il est maintenant aligné avec qui nous sommes ! ».

Charles, un très grand merci !


Un article traduit de l’anglais par Marianne Souliez. Merci également à Maxime Lathuilière pour la relecture.

Crédits photos: PaternitéPas d'utilisation commercialePartage selon les Conditions Initiales London Permaculture PaternitéPas d'utilisation commercialePas de modification webted

Stanislas Jourdan OuiShare.net Co-Editor & Money Activist. Freelance journalist, blogger and activist. I write about the financial crisis and the alternatives. Profile →
Etienne Hayem OuiShare Money Activist.
Consultant, blogger, activist & musician, he is convinced abundance comes from the inside. Etienne focus his energy to the creation of new wealth & monetary system. To work on that mission, he co-founded the french collectif Les Valeureux. He also founded Sweet Electronic Music Lovers, a community group to share electronic music.
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