Dossier
Wikispeed – La troisième révolution industrielle en Open Source
On 13 May 2013 by Benjamin Tincq

Digne héritier d’Henry Ford, Joe Justice a fondé WikiSpeed, une entreprise capable de mettre au point un prototype de voiture à haute efficience énergétique en moins de trois mois. Comment ? En transposant les méthodes “agiles”, héritées du développement des logiciels, à la production de biens matériels.

Depuis que Michel Bauwens nous en a parlé, WikiSpeed fait partie des projets que nous suivons avec le plus d’attention dans le domaine de la production collaborative. Après son interview par Simone Cicero, OuiShare Connector à Rome, nous avons invité Joe Justice, le charismatique fondateur de WikiSpeed, à nous rejoindre en Europe début octobre pour une série de workshops et de conférences : d’abord à Rome (à Cowo360), puis à Barcelone (au FabLab et à MOB Coworking) et enfin Paris (à l’ENSCI, en partenariat avec la Fing). Cet article synthétise ces échanges passionnants.

La genèse

2008, Hawaii. Pour son mariage, Joe a choisi un lieu à équidistance de sa famille et de celle de sa femme Aï, d’origine japonaise. Alors qu’il sillonne l’île au volant d’une voiture de sport louée pour l’occasion, il prend conscience du privilège dont il jouit.  “A cet instant, j’ai réalisé que si chacun conduisait un tel engin, la consommation d’essence nécessaire serait une catastrophe écologique. C’est ce qui m’a donné envie de créer ma propre voiture.”

Deux ans plus tard, Joe s’inscrit au Progressive Insurance X-Prize, un concours offrant une récompense de 10 millions de dollars à l’équipe qui mettra au point une voiture atteignant les 100 miles par gallon d’essence (soit une consommation de 2,3 litres aux 100 kilomètres). À cette époque, les seuls véhicules capables de cette performance ressemblent davantage à des bobsleighs qu’à des voitures, et ne peuvent accueillir qu’un seul passager. Quant à la sécurité, ils ne sont tout simplement pas homologués pour la route.

Il commence seul dans son garage. Un jour, il se prend à parler du projet sur son blog et rapidement, rencontre l’engouement d’une communauté grâce aux réseaux sociaux. Trois mois plus tard, aidé par quarante bénévoles originaires de quatre pays, WikiSpeed dispose d’un prototype fonctionnel.

Le projet phare consiste en la fabrication d’une voiture à haute efficience énergétique. Avec une consommation de 2,3 litres aux 100 kilomètres, une vitesse de pointe de 239 km/h et une accélération de 0 à 100 km/h en 5 secondes, la WikiSpeed SGT-01 affiche des performances défiant les standards de l’industrie, tout en se conformant aux tests de sécurité routière les plus exigeants.

“La boîte à chaussures orange”

Pas besoin de milliers de salariés et de R&D coûteuse, le premier prototype fut mis au point par une équipe de bénévoles, avec un budget des plus modestes… en à peine trois mois. Conçue et assemblée pour un coût dérisoire, sans réelle expérience de la construction automobile, la première Wikispeed, surnommée la “boîte à chaussures orange”, se hisse au 10e rang du concours dans la catégorie grand public, devant une centaine de concurrents à gros budget, tels que Tata Motors, Tesla ou encore le MIT.

Comment une telle prouesse est-elle possible ? “L’industrie automobile évolue lentement, car le coût du changement est immense”, explique Joe. Une portière de Tesla est fabriquée en modelant une feuille d’aluminium avec une presse dans laquelle le constructeur a investi la bagatelle de 10 millions de dollars. Par conséquent, si un ingénieur venait à mettre au point un design plus performant pour cette portière, il devrait attendre 10 ans avant de l’implémenter : le temps nécessaire au constructeur pour rentabiliser son investissement.

Je ne sais pas si on aura des voitures électriques, à essence ou à hydrogène à l’avenir. Je n’ai pas besoin de le savoir parce que j’ai conçu la voiture pour pouvoir changer le moteur aussi facilement qu’on change un pneu.

WikiSpeed compte aujourd’hui 150 membres bénévoles répartis dans 18 pays. Certains ont un bagage technique et ont fait leurs armes au MIT, chez Apple, à l’US Air Force ou à la NASA. Beaucoup sont de simples passionnés : hommes, femmes, enfants, sans aucune expérience de la construction automobile. Ils ont appris “en faisant”. C’est dans leurs garages que les voitures sont fabriquées, aux Etats-Unis, en Nouvelle-Zélande et au Vietnam.

Une approche logicielle de la construction

WikiSpeed construit des voitures comme d’autres développent des logiciels. S’appuyant sur les principes de modularité et d’agilité, cette approche a donné naissance à un processus de fabrication révolutionnaire : Extreme Manufacturing (XM). Joe Justice et Marcin Jacubowski, fondateur d’Open Source Ecology, l’ont nommé ainsi en référence à Extreme Programming (XP), l’une des principales méthodes agiles de développement logiciel. Open Source Ecology, un projet développant un ensemble de 50 machines industrielles open source capable de rebâtir une civilisation moderne “from scratch”, applique également l’approche XM depuis que Joe a formé Marcin aux méthodes agiles en début d’année.

L’Extreme Manufacturing permet une vélocité maximale tout en minimisant le coût du changement. On privilégie de multiples cycles de développement très courts plutôt qu’un unique “tunnel”, ce qui permet de recevoir des retours utilisateurs très tôt et de façon régulière. Quand les cycles de développement standard dans l’industrie s’étalent sur plusieurs années, WikiSpeed fait évoluer son produit tous les 7 jours, via des cycles de développement appelés “Sprints”.

Pour disposer chaque semaine d’une version fonctionnelle, WikiSpeed pilote les travaux de fabrication par les tests : correctement définis, ils permettront de valider les objectifs de sécurité, de confort ou encore d’efficience énergétique du véhicule. Ne pouvant effectuer des crash-tests coûteux chaque semaine, WikiSpeed privilégie les simulations. Les données récupérées lors des véritabes tests permettent d’en améliorer la précision, lorsque l’équipe peut se le permettre.

Une approche “LEGO” de la fabrication

Les huit éléments composant la voiture sont régis par un “contrat de modularité”, c’est-à-dire un ensemble de spécifications à respecter pour demeurer compatibles, quels que soient les changements apportés à l’un ou plusieurs d’entre eux. Ce principe permettrait également à des clients ou à d’autres fabricants de produire des pièces personnalisées compatibles avec le châssis de la voiture, via ce que l’on pourrait appeler une AMI, ou “Application Manufacturing Interface”. Une approche “LEGO” de la fabrication qui n’est pas sans évoquer des projets comme la grille de construction OpenStructures, ou les petits appareils électroménagers modulaires du projet Objectomie.

Les modules sont “libres” ou “open source” : chacun peut les copier, les transformer, les combiner, pour en partager ensuite les résultats, faisant ainsi progresser le projet collectif. Une équipe basée en France pourrait dès aujourd’hui fabriquer une voiture WikiSpeed, à partir des plans et de la méthodologie partagés librement par les équipes américaines. Un de leurs clients, impliqué dès les premières phases du projet, pourrait exprimer un besoin nouveau (par exemple, un certain type d’habitacle) et produire lui-même le module correspondant. Celui-ci serait compatible avec le reste du véhicule, et ses plans partagés avec la communauté WikiSpeed. Cette approche “Open Source Hardware” reprend les principes des projets communautaires tels que Wikipédia ou le système d’exploitation Linux. Joe est convaincu de la pertinence du modèle :

Certains pensent que l’open source appliqué aux composants physiques n’est pas viable. Pourtant, lorsqu’un constructeur fait assembler ses produits en Chine aujourd’hui, sa technologie est très rapidement immitée et les clones apparaissent. Donc en fait nous sommes déjà en “open source par défaut”. Partant de là, pourquoi ne pas ouvrir la conception dès le départ et développer une vraie communauté avec qui co-designer votre produit ?

La révolution agile

L’approche dite “agile” englobe plusieurs plusieurs méthodologies complémentaires, telles que Lean,  Scrum ou encore Extreme Programming / Extreme Manufacturing. Leur point commun: l’incarnation des principes de collaboration, de flexibilité et de “faire les choses” énoncés dans l’Agile Manifesto :

  • Les individus et leurs interactions, plus que les processus et les outils
  • Des produits opérationnels, plus qu’une documentation exhaustive
  • La collaboration avec les clients, plus que la négociation contractuelle
  • L’adaptation au changement plus que le suivi d’un plan

Wikispeed workshop

Appliquant les préceptes du Lean, WikiSpeed consomme beaucoup moins de ressources pour produire une voiture que le constructeur moyen. Quand ce dernier investit 100 M$ dans une gigantesque fraiseuse pouvant à peine tenir dans notre salle de workshop, WikiSpeed utilise pour le même travail une machine à commande numérique à $2.000 qu’on peut trouver dans tout bon FabLab : soit un facteur 1/50.000 en termes de coût de production.

Autre exemple : quand un constructeur traditionnel utilise plusieurs ordinateurs coûteux et propriétaires pour gérer différentes fonctionnalités de ses véhicules, comme comme le déclenchement des airbags, la gestion du niveau d’essence ou encore l’air conditionné, Wikispeed utilise pour toute électronique embarquée un unique circuit Arduino, coûtant à peine 20 dollars…

Les outils que nous utilisons pour coordonner les équipes réparties à travers le monde, vous les connaissez : Skype, Dropbox, Google Docs… Tous ces outils sont gratuits, et aucun d’entre eux n’existait il y a 10 ans.

Pour organiser le travail collaboratif de manière simple et efficace, WikiSpeed se sert de Scrum, une méthode qui permet de distribuer les rôles et responsabilités entre les membres et faciliter l’émergence de nouvelles idées. Dans Scrum, on compte trois rôles principaux :

  • Le Product Owner est la voix de l’utilisateur : c’est lui qui a la vision la plus claire du résultat attendu. Cette vision peut et doit évoluer tout au long du projet.
  • Les équipes s’auto-organisent pour livrer une nouvelle version du produit à l’issue de chaque cycle de développement (on parle de “Sprint”). Elles travaillent en binômes pour faciliter le transfert de connaissance des experts aux néophytes, réduisant drastiquement le besoin en documentation et en formation, et faisant gagner un temps précieux. Ce fonctionnement a permis à WikiSpeed de construire une voiture en 3 heures dans les coulisses de l’Agile Alliance Conference, avec une équipe composée en partie de personnes n’ayant jamais construit de voitures auparavant.

  • Le Scrum Master est un “leader dévoué“ dont la mission est d’aider le reste de l’équipe à être le plus efficace possible, en la guidant dans l’application du Scrum, tout en la préservant des problèmes qui pourraient la déconcentrer. Joe le compare à un entraîneur courant à côté de son athlète pour lui apporter de l’eau au bon moment.

wikispeed kaban agile

Éviter les délais cachés

La gestion de projet chez WikiSpeed repose intégralement sur un immense mur de post-its, appelé Kanban. Sur ce tableau figure l’ensemble des tâches nécessaires au bon déroulement du projet, du marketing à la conception, en passant par la production ou la gestion financière. En consultant ce tableau, n’importe quel membre de l’équipe peut prendre connaissance du travail réalisé (ou nécessitant une vérification), de ce qui est en cours, et surtout de ce qui reste à faire : le backlog. Cet inventaire exhaustif permet notamment d’éviter les délais cachés. Pour chaque tâche figure une estimation de durée et de coût de réalisation, ainsi que d’une description des résultats attendus.

Pour faciliter les contributions, toute l’équipe partage le même backlog, ouvert à tous (même au public), et tous les outils nécessaires sont en libre service, disposés de manière visible. Chacun peut alors prendre en charge la tâche de son choix et commencer à travailler dessus immédiatemment. Parmi les tâches du backlog, on peut également trouver des items correspondant aux objectifs personnels des membres de l’équipe, pour booster leur moral. 

On s’est aperçus que lorsque l’équipe était contente, nous étions capable d’avancer jusqu’à dix fois plus vite. Nous traitons les membres de l’équipe comme des clients à part entière, et faisons de leur satisfaction une de nos principales priorités. Les tâches permettant d’améliorer le moral des troupes sont listées et priorisées dans le même backlog que toutes les autres tâches du projet.

En janvier 2011, WikiSpeed est invité au North American International Auto Show, le plus grand salon automobile du monde basé à Detroit. Joe et son équipe réalisent qu’ils ont besoin d’une voiture aux lignes plus élégantes que la “boite à chaussures orange”. Disposant de peu de temps et de moyens, Joe prend quelques jours de congés pour étudier une technique utilisée pour fabriquer des coques de bateaux de course : la fibre composite. Trois jours et 800 dollars suffisent à WikiSpeed pour modeler une carosserie ultra légère à partir d’une modélisation 3D.

“En arrivant au salon, j’étais terrifié. Je n’avais aucune idée de la réaction du monde automobile devant un engin assemblé avec aussi peu de moyens.” Heureusement pour WikiSpeed, le nouveau modèle arbore une ligne élégante. Il est exposé dans la salle principale, entre les stands de Ford et de Chevrolet. S’ensuit une importante couverture médiatique, dont le point culminant est la réalisation d’un mini-documentaire par Discovery Channel. Depuis, des  industriels comme Boeing ou John Deere, se penchent sur le modèle WikiSpeed.

Un nouveau mode de production collaborative est possible

WikiSpeed ne se limite pas au prototypage. L’entreprise produit sur commande des unités vendues à de clients qui achètent plus qu’un véhicule : une expérience de co-création. Le roadster WikiSpeed, dont la ligne subi un nouveau lifting en août dernier, coûte aujourd’hui 14.000 dollars à la fabrication pour un prix de vente de 25.000 dollars. L’équipe développent actuellement une petite citadine qui sera vendue 17.000 dollars, et Joe imagine déjà une future “mini-WikiSpeed”… à 1.000 dollars.

Wikispeed va-t-il alors devenir le General Motors du 21e siècle et produire des voitures par milliers ? Non, car le modèle n’est pas la croissance, mais la distribution, qui repose sur l’ouverture de son business model et sur sa réplication indépendante par des équipes multiples et réparties. La connaissance partagée et la collaboration entre les différentes équipes locales permettent des écononomies de mutualisation plutôt que des économies d’échelles. L’homogénéité de la qualité du produit est garantie par  une mise en commun des tests, ainsi qu’un kanban partagé.


Pour distribuer WikiSpeed encore plus rapidement, les équipes s’entraînent actuellement à construire une voiture dans un espace rectangulaire délimité au sol. On pourrait alors concevoir des micro-usines, intégrées dans des containers expédiés là où il existe un besoin de production locale. Une fois le travail terminé à cet endroit, la micro-usine pourrait être déplacée dans un lieu proche pour répondre à une nouvelle demande.

WikiSpeed n’est pas qu’une affaire de voitures. Sa mission est d’appliquer les méthodes agiles pour développer rapidement des solutions aux challenges de l’humanité.  Joe souhaitait d’ailleurs faire de Wikispeed une ONG, mais sa demande fut rejetée sous prétexte que la production automobile impliquait nécessairement un but lucratif. Pourtant, la “méthode WikiSpeed” a déjà été utilisée pour déployer le vaccin contre la polio ou encore pour construire du matériel médical à bas coût pour les pays qui en ont le plus besoin.

Alors que nous traversons la crise la plus importante de notre époque, la crise du capitalisme contemporain, vertical et à grande échelle, notre plus grand défi pourrait être de réinventer notre relation aux biens matériels et à la connaissance. WikiSpeed apporte la preuve qu’au delà du partage des ressources, un nouveau mode de production collaborative est possible.


Traduction de l’anglais avec l’aide de Flore Berlingen, Jeremy Huet

Benjamin Tincq OuiShare Co-Pilot. Former strategy consultant, I now study, write and speak about the rise of P2P alternatives and the Collaborative Economy, fueled by the transformative power of communities. Profile →

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