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Joël de Rosnay : « les visions pyramidales sont en train d’exploser »

Dans les coulisses de la Cité de la Réussite, nous (Antonin Léonard et Flore Berlingen) sommes allés à la rencontre de Joël de Rosnay, biologiste, co-fondateur d’AgoraVox et auteur de nombreux essais de vulgarisation scientifique et de prospective. L’opportunité d’échanger avec lui sur la transition économique et sociétale en cours.
Par Antonin Léonard et Flore Berlingen.

Joël de Rosnay n’est pas de ceux qu’il faut convaincre que l’économie collaborative est l’avenir. Non seulement il a conscience de la transformation en cours de la société, mais il a même une idée assez précise de ce à quoi celle-ci va ressembler. Selon lui, cette transformation est liée à trois évolutions principales :

  • L’émergence de la culture numérique débouche assez naturellement sur une culture du partage,
  • La société pyramidale est amenée à laisser sa place à un soft power transversal,
  • La montée de valeurs comme l’empathie et l’altruisme (« pas un altruisme bisounours, un altruisme win-win« )

Cette société émergente, Joël de Rosnay la décrit comme une société « fluide », du nom de son ouvrage « Surfer la vie – Comment sur-vivre dans la société fluide », paru en mai 2012. D’ailleurs, il ajoute :

C’est par le co que se fera la transition. Les visions pyramidales sont en train d’exploser. On assiste à une désintermédiation. Le Peer-to-Peer va toucher tous les pans de l’économie.

L’émergence du collaboratif dans l’économie est un témoin de la mutation de nos sociétés L’argumentaire est rodé mais on aimerait aller plus loin : Assiste-t-on à une véritable désintermédiation ou à l’émergence de nouveaux intermédiaires ?

Pour De Rosnay, les nouveaux intermédiaires de l’ère du numérique, les agrégateurs de la longue traîne, les « GAFA » (Google-Apple-Facebook-Amazon), constituent bien des intermédiaires mais de nature différente que ceux de l’ère industrielle. Pourquoi ? « Car ils contiennent en eux-mêmes les germes de leur propre destruction ou évolution » explique-t-il.

Les modèles économiques de l’ère numérique sont basés sur la personnalisation et le service immatériel rendu à la communauté. Ces modèles reposent sur un contrat tacite avec la communauté supposant un retour de valeur réciproque. A partir du moment où ce contrat est questionné c’est tout le modèle qui peut chavirer, à l’image de la levée de fonds de Facebook, par exemple.

Vers une généralisation des modèles open source dans l’économie

Le secteur du logiciel a montré que l’on pouvait créer beaucoup de valeur avec des modèles libres basés sur un accès ouvert au code source. L’open source va désormais s’appliquer à l’économie matérielle. Il imagine ainsi l’émergence d’une industrie 2.0 et d’un « néo-artisanat, rendu possible par la révolution des imprimantes 3D« .

Nous lui citons l’exemple emblématique de Wikispeed et l’interrogeons sur la vision des constructeurs face à l’émergence du partage et des formes de construction open source. Il semble peu surpris et porte un regard sévère sur les acteurs du secteur :

Les constructeurs automobiles ont manqué de perspective… et se sont trompés sur leur prospective ces dernières années… on va retrouver une industrie automobile française décimée d’ici quelques années.

L’open source et le collaboratif pour transformer la politique

Constat cruel ? Le scientifique n’est pas beaucoup plus tendre envers le monde politique : « les politiques ne pensent qu’à leur réélection, car leur addiction au pouvoir est trop forte« , lance-t-il. Mais nulle question d’accuser les personnes, car pour lui, c’est le modèle de la démocratie représentative qui est à l’agonie.

Face à une classe politique incapable de prendre la mesure des évolutions sociétales actuelles, les jeunes sont en train d’expliquer au travers de différents mouvements qu’ils ne croient plus au pouvoir de la démocratie représentative. Ils veulent une démocratie véritablement participative et leur mouvement est pacifique. Mais la société pyramidale n’est pas encore prête à l’accepter.

Alors que faire ? Endossant son costume de révolutionnaire, Joël de Rosnay cite les Indignés, Occupy Wall Street et le « Printemps érable » en exemple. Pour lui, il s’agit là de la première étape vers la formation d’un grand mouvement mondial, dont l’action se caractérise par trois composantes essentielles : les réseaux sociaux, la rue et la télévision.

C’est précisément par ces moyens de participation (notamment médiatiques) que l’on parviendra à « hacker la politique », en médiatisant des expériences nouvelles qui fonctionnent.

« Accepter de naviguer à vue »

La démocratie participative n’a pas besoin de sachant : dans l’élaboration en commun, il faut accepter de naviguer à vue. Et si les mouvements sociétaux font émerger des leaders, on aurait tort de croire qu’ils sont éternels. Les leaders qui émergent à l’ère du numérique sont comme des artistes : « ils vont monter et redescendre, ils doivent intégrer ce mouvement permanent » – on retrouve ici l’analogie du surfeur, chère à l’un des pionniers de ce sport en France.

Malgré le développement du crowdsourcing dans de très nombreux domaines, de l’informatique à la recherche scientifique, l’expert n’est pas condamné par l’ère du numérique (« car on aura toujours besoin de la relation humaine« ). Il reste celui qui va agréger et analyser le contenu produit.

Au centre des mouvements sociétaux passés et à venir ? L’utopie, au sens de la réaction et de la capacité à créer ensemble un monde dont on rêve.

N’ayons pas peur de parler d’utopie : l’utopie, c’est les hommes qui prennent en main leur destin (Thomas More).


Crédit illustration: PaternitéPas d'utilisation commercialePas de modification Samuel Huron