Décryptage
Pas d’argent ? Pas de problème : vivons de cadeaux !
On 25 July 2012 by Cristóbal Gracia

Alors que la crise économique réduit toujours plus le pouvoir d’achat des populations, les alternatives aux échanges marchands se multiplient sous forme de don ou de troc. Cristóbal Gracia nous explique comment les systèmes alternatifs fonctionnent.

Un article initialement publié en espagnol sur le site consumocollaborativo.com

Notre système financier a récemment été renfloué par l’Union Européenne, mais des millions de personnes demeurent sans emploi ni revenu. Les salaires et pensions diminuent à vue d’oeil, le crédit se restreint pour les familles et les entreprises, et bien entendu, les coupes budgétaires se succèdent. Dans ce contexte, la grande question qui s’impose est : Comment allons nous vivre ? Et surtout : Comment allons nous consommer ?

Même si nous sommes loin d’avoir une réponse évidente, il est clair que la crise actuelle est un contexte idéal pour les personnes créatives. Les idées originales et la récupération de certaines valeurs et pratiques du passé nous permettent d’entrevoir des chemins qui nous permettrons d’éviter de tomber dans l’abîme.

Quelles sont ces initiatives ? Et bien, comme nous le savons, ce sont les alternatives à la consommation traditionnelle, telles que les magasins de seconde main, le troc, les banques du temps, les monnaies sociales, et autres centaines de projets de consommation collaborative qui favorisent l’échange et la réutilisation des ressources, en utilisant internet comme outil incontournable.

A la marge de ces approches qui impliquent une certaine négociation entre les usagers (afin d’arriver à un accord d’échange), il y a aussi une nouvelle tendance qui va plus loin : elle s’appelle l’économie ou la culture du don (Gift economy, en anglais).

La culture du don

La culture de donner sans rien attendre en retour est un mouvement croissant qui regroupe les initiatives qui renforcent le lien social et les communautés. Dans celles-ci, les gens offrent des biens et services sans accord explicite concernant un éventuel paiement, qu’il soit immédiat ou même futur, contrairement à ce qui se passe dans un achat/vente, ou même dans le troc ou tout autre type d’activité de consommation où il y a un échange.

Bien que les origines de la culture du don soient incertaines, des anthropologues affirment que les sociétés de chasseurs-cueilleurs fonctionnaient sur la base de l’économie du don (sans passer par le troc comme on pourrait le penser). D’autre part, Lewis Hyde, l’autre de “The Gift” (le Don), donne l’exemple du rituel Kula, un cercle de présents ancestraux qui continue à avoir lieu encore aujourd’hui dans les archipels de la Papouasie. On peut d’ailleurs noter que des rituels semblables existent dans d’autres îles du Pacifique depuis des siècles.

Il n’est cependant pas nécessaire de plonger dans le passé pour y trouver de tels exemples : l’actualité regorge d’illustrations frappantes qui prennent racines dans les cercles de famille et d’amis, dans lesquels nous sommes habitués à nous offrir des biens et nous rendre service sans échange ni négociation préalable. Il s’agit alors de relations de confiance et de soutien mutuel.

Quoi qu’il en soit, ce qui nous intéresse réellement ici, c’est d’étudier les conditions de création de ce type de relation avec des personnes éloignées de ce cercle privé. Serait-il possible de couvrir nos besoins primaires – sans recours à l’argent ni à l’échange – avec des dizaines, centaines ou milliers de personnes ? Nous allons nous intéresser à quelques exemples.

Magasins gratuits

Comme son nom l’indique, il s’agit de boutiques où les articles n’ont d’autre prix que la gratuité. En Allemagne par exemple, les Umsonst Landen étaient très populaires à la fin des années 90. On pouvait y trouver tout type d’objet usagé comme des vêtements, des cds, des livres, des jouets et d’autres articles qui n’attendaient qu’un nouveau propriétaire pour les utiliser.

En Espagne, on trouve également des boutiques gratuites (tiendas gratis) tout naturellement situées dans des squatts comme à Madrid avec La Tabacalera et le Patio Maravillas ou à Can Masdeu à Barcelone qui font figure de pionniers.

Givebox

La Givebox est une initiative contemporaine, née à Berlin et dont les précurseurs préfèrent conserver l’anonymat. L’idée consiste à installer une sorte de kiosque dans la rue où pourront y être déposés et recueillis des vêtements et tout autre type d’objets pour que quiconque puisse y rencontrer et y récolter gratuitement ce qu’il souhaite. En réalité, c’est proche d’une boutique gratuite avec la spécificité de pouvoir acquérir le kiosque préfabriqué (pdf) et ainsi le monter soi même.

Les Gratiferias

Les Gratiferias sont comme tous les marchés de rue typiques, à la différence près que tout est gratuit. “Essayes ce que tu veux (ou rien) et emmène ce que tu veux (ou rien)” est la devise de cette proposition si originale, où il est possible d’offrir ce que l’on utilise plus ou d’obtenir ce dont on a besoin.

Credit ArcoirisUniversal.org

L’idéologue fondateur des Gratiferias est l’argentin Ariel Rodríguez Bosio. L’idée a fait son chemin début 2010 à Buenos Aires et dans d’autres villes d’Argentine et d’Uruguay, avant de se propager progressivement dans toute l’Amérique Latine. Cette année, le concept est arrivé en Espagne, et déjà des Gratiferias ont été inaugurées a Valence, Barcelone, Séville, et Malaga. Notre ami Alejo Molochnik, résident à Buenos Aires a réalisé et édité l’interview de Arie Rodriguez. Merci à vous deux !

Cette initiative est très similaire au projet Really Really Free Market, qui avait vu le jour au milieu de l’année 2005 à San Francisco et d’autres villes des États-Unis. Les deux projets cherchent à rompre avec la logique de l’économie telle que nous la connaissons, à minimiser l’impact environnemental, réduire le volume de déchets que nous générons, et changer nos habitudes consuméristes.

Gift Circles

Une autre possiblité pour couvrir nos besoins (au delà des besoins matériels) est le concept du “Gift Circle” (cercle de cadeau). Propulsé par Alpha Lo, il s’agit d’une pratique qui est en train de se propager aux États-Unis et consiste à organiser une réunion par semaine où les participants exposent une ou plusieurs choses qu’ils aimeraient offrir, et font part des besoins auxquels ils aimeraient répondre grâce au groupe. Apparemment, il se produit souvent une synchronicité magique qui permet de répondre aux besoins qui se présentent.

Tu as besoin d’aller à l’aéroport vendredi ? Ça alors, mon mari a un vol ce jour là !

Avec le temps, les membres du groupe apprennent à mieux se connaitre et se sentent plus à l’aise pour demander et proposer des services aux autres membres faisant partie du cercle, augmentant ainsi le sentiment de communauté.

Cette vidéo de deux minutes vous donnera une idée de comment fonctionne un cercle de cadeau :

Des initiatives en ligne

L’expansion d’internet est le témoin privilégié de la résurgence de la culture du don. Pour comprendre cette évolution, il faut comprendre que bien des aspects de la culture numérique ne sont pas conformes aux principes de l’économie traditionnelle. En effet, ceux-ci ne sauraient expliquer ni le copyleft, ni la quantité de sites web qui existent, ni les logiciels libres, ni les systèmes ouverts de partage de fichiers en peer to peer utilisés pour répartir et gérer les ressources.

Les théories économiques conventionnelles ne sont pas non plus en mesure d’expliquer pourquoi des milliers de développeurs du monde entier travaillent gratuitement et offrent le code source de leurs logiciels sur internet, de manière à ce que quelqu’un d’autre puisse le copier et surtout le modifier et/ou l’améliorer. Malgré l’absence de rémunération, ces développeurs gagnent du prestige et du respect, tandis que toute la communauté bénéficie d’un meilleur logiciel.

Cela ne fait aucun doute : faire partie d’une communauté où non seulement le code, mais aussi des valeurs morales et objectifs sociaux sont partagés permet de générer une puissante force créative (pdf).

N’oublions pas non plus de citer Wikipédia qui nous permet de répondre à notre besoin essentiel d’accéder à la connaissance, et dont les 20 millions d’articles en 282 langues, ont été rédigés par des volontaires du monde entier. N’est-ce pas un immense cadeau pour le monde ?

Un autre exemple également remarquable est celui du couchsurfing. Depuis sa création en 1999, l’objectif de ce projet a été de créer une communauté mondiale où les utilisateurs proposent un hébergement gratuit aux autres pour voyager et découvrir d’autres cultures, par la promotion de l’hospitalité.

Il existe aujourd’hui d’autres sites similaires, mais près de 5 millions d’usagers de couchsurfing provenant de 207 pays différents démontrent comment la réciprocité indirecte (tu m’héberges, et quelqu’un d’autre t’hébergera) est suffisamment attractive pour créer une communauté où les membres interagissent sans espérer un bénéfice immédiat.

La réciprocité indirecte (tu m’aides et d’autres t’aideront) est un enjeu suffisant pour créer une communauté où les membres interagissent sans gain immédiat.

L’exemple de Freecyle est également surprenant. En mai 2003, son fondateur envoya un e-mail à une quarantaine de ses amis, en y expliquant l’idée de favoriser le recyclage via une mailing list où l’on pourrait partager différent objets. Aujourd’hui, presque 9 millions de membres répartis partout dans le monde utilisent ce service.

Pour rester sur cet exemple, on retrouve au niveau national nolotiro.org et segundamanita.com (qui utilise un code libre basé sur Nolotiro). Nolotiro, qui fit ses premiers pas fin 2008, évite aujourd’hui à 6.000 à 10.000 objets d’aller à la poubelle. L’idée de base est exposée dans la vidéo d’une minute qui suit :

Plus récemment, une nouvelle vague de projets se sont mis à créer des outils pour que les besoins primaires de chacun puissent avoir trouver des solutions sans recours à l’argent ni à l’échange. Dans ces derniers, l’offre est semblable mais ils vont plus loin que le simple recyclage de biens matériels. Sur ces plateformes, on peut offrir ou demander tout type de produit ou de service, de la compagnie, des conseils ou tout autre type d’attention dont nous avons besoin.

Dans ce genre de projets, on retrouve en vrac Szivesseg.net, StreetBank, Sharedearth et Giftflow au niveau international, et Favorece pour l’Espagne.

Les théories expliquant le don

Comment est-il possible que des communautés régies par la confiance, le bénévolat et la collaboration puissent se révéler plus efficaces et flexibles que beaucoup d’échanges normés qui ont lieu dans le monde réel ?

Les sociologues ont mis beaucoup de temps à comprendre ces démarches désintéressées. Beaucoup se questionnaient quant à la motivation des personnes impliquées dans ce type d’initiative… S’il n’y a a priori pas d’échange, quels gains se dégagent de ce type de projet ou communauté ?

Selon une étude (pdf) réalisée par des chercheurs de l’université de Californie (Berkeley) et de l’universite de Stanford, donner quelque chose sans rien attendre en retour nous fait nous sentir meilleur qu’obtenir n’importe quelle compensation immédiate au moment même de l’échange. De plus, cette étude, portant sur 1.300 utilisateurs de Freecycle et Craigslist, conclut que les utilisateurs de Freecycle se sentent davantage reliés entre eux, ce qui développe un plus grand esprit communautaire.

 

Le physicien et philosophe Allemand Stefan Klein nous indique d’autres pistes dans l’ouvrage “La révolution généreuse”. Fruit d’une enquête scientifique rigoureuse cet ouvrage démontre en quoi la collaboration et l’altruisme sont l’avenir, et pourquoi ce genre de comportements nous rendent plus heureux.

 

On y retrouve les affirmations suivantes :

Les hommes qui viennent en aide aux autres vivent généralement plus sainement et sereinement et ont souvent plus de succès que leurs semblables qui se focalisent sur leur propre bien-être. (page 13)

Les recherches neurologiques démontrent que l’altruisme active dans le cerveau les mêmes mécanismes que ceux provoqués par une bonne tablette de chocolat ou par le plaisir sexuel. (page 14)

C’est probablement inhabituel pour beaucoup de se laisser guider par les intérêts d’autrui. Cependant, la disponibilité pour rendre service aux autres est une attitude qui peut se développer jusqu’à ce qu’elle devienne aussi naturelle que de monter à vélo. La peur d’être exploité disparaît avec le temps et le courage peut donner naissance à un sentiment de liberté. L’altruisme nous rend donc heureux tout en changeant le monde. (page 299)

Le vulgarisateur Charles Eisenstein explique dans son livre “Sacred Economics” (l’Économie sacrée), que les profits de l’économie du don sont distribués en fonction de la réputation et le prestige que chaque utilisateur dispose dans sa communauté, et que cela d’encourage ainsi la reconnaissance et la réciprocité indirecte parmi les membres de celles-ci.

Pour Eisenstein, le sentiment de sécurité dans la vie ne vient pas tant de la possession de biens matériels que du don aux autres et des liens que nous créons avec eux. Pour approfondir cela, je vous invite à regarder cette vidéo dans laquelle Eisenstein explique pourquoi le moment du changement est arrivé.

 

“Entre honnête égoisme et contribution positive”

Au delà de la charité, du paternalisme ou de la bonté religieuse, l’économie du don n’émane de rien d’autre que de l’évidence selon laquelle la société du crédit et de l’hyperconsumérisme de ces dernières années n’a pas été positive pour la majorité des gens, comme la crise l’illustre aujourd’hui.

Si nous nous appuyons sur les études qui démontrent que la société de consommation, comme nous le savons déjà, fait partie du passé, nous pouvons alors affirmer que les années à venir sont porteuses d’un changement très profond à tous niveaux économiques et sociaux.

Un de ces changements, également promu par la consommation collaborative et la culture du don est l’orientation des activités humaines vers le bien commun et à l’accès partagé aux bien et services plutôt qu’à la poursuite du profit de court terme et l’accumulation de titres de propriété.

Équilibrer nos vies entre un honnête égoisme et une contribution positive à notre environnement, voilà qui pourrait être une bonne ligne de conduite. Pour ce faire, tout ces initiatives nous aident à réaliser le chamengement de paradigme nécessaire pour récupérer nos valeurs perdues : le partage, la collaboration, la confiance. Ces outils éveillent un sentiment de communauté et créent des relations sociales de qualité humaine. Des sentiments qui, selon le film “Happy, the movie“, seront la clé pour augmenter notre qualité de vie, et en définitive, être plus heureux.


Article initialement publié en espagnol sur le blog Consumo Collaborativo - traduction Hélène Pouille, Antonin Léonard & Stanislas Jourdan

Crédits illustrations : nonstopco-op.com ; Let’s live nice ; Tiendas gratis ; Givebox ; ArcoirisUniversal.org ; sacred-economics.com

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